Nos ancêtres canadiens-français, des êtres résignés et amorphes?

«De solides travaux ont montré des salariés très soucieux de leurs intérêts, critiques de la relation patronale et fréquemment engagés dans des conflits très durs», observe l’auteur.
Archives de la Ville de Montréal «De solides travaux ont montré des salariés très soucieux de leurs intérêts, critiques de la relation patronale et fréquemment engagés dans des conflits très durs», observe l’auteur.

L’auteur est historien, sociologue, écrivain, enseignant à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Je ne suis pas le premier à aborder cette question qui s’est trouvée au coeur du débat sur la Révolution tranquille. Plusieurs intellectuels des années 1950 et 1960 ont dressé un tableau très sombre du passé canadien-français : une population docile, un peu folklorique, réfractaire au changement, indifférente à la démocratie, soumise aux pouvoirs, tournée vers le passé et la tradition. Ce tableau n’était pas entièrement faux, mais les recherches empiriques qui auraient permis de démêler la fiction et la réalité faisaient largement défaut.

À partir des années 1970-1980, une contre-thèse qui révoquait en très grande partie l’ancien portrait a pris forme. Certains représentants du nouveau courant se contentaient d’écrits rapides qui formulaient des critiques ou des hypothèses sans démonstration. D’autres travaux proposaient des analyses empiriques rigoureuses, mais leurs résultats ne pénétrèrent pas beaucoup l’imaginaire du grand public.

Un portrait ambigu de la société « traditionnelle »

La critique sévère de la société canadienne-française (pré-1960) se nourrissait de certains arguments bien fondés. Elle montrait une société colonisée qui, après l’échec des rébellions, n’a pas lutté très fort pour se libérer. Elle ciblait le conservatisme des élites, la censure et l’autoritarisme de l’Église et, sauf chez des esprits minoritaires, une réticence, sinon une opposition à la modernité. Elle offrait aussi des exemples du retard que cette société accusait (en général sur le Canada anglais) en matière d’alphabétisation, d’équipements collectifs (par exemple, les bibliothèques publiques) et de santé (notamment la mortalité infantile).

Mais en allant plus loin — en fait, trop loin —, elle châtiait les milieux populaires qu’elle jugeait pliés et repliés, embourbés dans des traditions moyenâgeuses, à genoux devant les clercs et plutôt contents de leur sort. Des spécialistes dépeignaient une société rurale casanière, fermée sur elle-même, craintive de l’étranger, captive d’une agriculture de subsistance, assez proche même de communautés tribales (« folk societies »).

De même, on parlait de mères dévotes épanouies dans les nombreuses maternités, d’ouvriers bien sages soumis à leur patron, ainsi qu’une mentalité trop encline à la spiritualité, hostile à la pratique des affaires.

Tout cela composait un stéréotype qui, propagé par la littérature, les médias, les manuels scolaires, les intellectuels étrangers, a eu la vie dure. On ne se surprend pas qu’il ait inspiré chez certains Québécois une gêne ou même ce qu’on a appelé une « mémoire honteuse ». Mais cette vision de notre passé est-elle fidèle à la réalité ?

Ce que dit la recherche scientifique

 

Je vais me limiter ici à commenter le stéréotype accolé aux milieux populaires, à la ville comme à la campagne.

Des ouvriers bien sages ? De solides travaux ont montré des salariés très soucieux de leurs intérêts, critiques de la relation patronale et fréquemment engagés dans des conflits très durs. Ils ont aussi montré le destin difficile du syndicalisme catholique, jugé trop complaisant.

Des populations casanières ? Les ruraux, comme les citadins, démontraient une grande mobilité en fonction des besoins des familles. Les signes les plus éloquents sont l’exode rural intense vers les villes du Québec et le courant d’émigration qui a conduit près d’un million des « nôtres » vers les États-Unis entre 1830 et 1930.

Une hostilité envers les étrangers ? Évitons de confondre la xénophobie et l’antisémitisme très répandus parmi les élites avec l’accueil souvent bon enfant que les familles réservaient aux visiteurs ou aux immigrants.

Une mentalité réfractaire aux affaires ? Dans la plupart des régions du Québec, on a vu très tôt se manifester des individus inventifs et audacieux, souvent de condition modeste, des cultivateurs parfois, se lancer dans les affaires et démontrer un vif esprit d’entrepreneuriat.

Indifférence à la démocratie ? C’est ignorer l’immense intérêt que suscitait la politique locale et la fièvre qui s’emparait de la population à l’occasion des élections. Encore une fois, ce sont les élites les plus conservatrices et surtout le haut clergé qui redoutaient le suffrage populaire.

Par contre, pour se libérer du colonialisme anglophone, le peuple avait peu de moyens. Il lui aurait fallu le concours des élites. Il n’est pas venu.

L’autoritarisme de l’Église, la réaction des fidèles

D’autres traits sont indissociables d’un rapport de pouvoir mettant la plupart du temps en cause l’Église. L’analphabétisme était un effet surtout de la politique du haut clergé, ennemi de l’instruction obligatoire. La fécondité très élevée était en partie (je dis bien : en partie) le fait des menaces constantes (privation des sacrements, excommunication, condamnation à l’enfer) que les prêtres faisaient peser sur les mères. Celles-ci n’en recouraient pas moins à toutes sortes de moyens interdits (souvent de leur invention) et peu efficaces pour limiter les naissances.

Les injonctions visant à imposer les choix électoraux aux fidèles étaient régulièrement ignorées, tout comme le fut l’invitation pressante à appuyer la conscription de 1918 et l’intense propagande ruraliste jusqu’au milieu du XXe siècle. Les clercs s’employaient à épurer la culture populaire (« vulgaire »), à éradiquer les croyances dites superstitieuses, les coutumes mauvaises, les habillements indécents, les loisirs funestes (danse, cinéma, cirque…). En vain.

À l’inverse, des projets citoyens d’écoles libres, de bibliothèques publiques « neutres », d’associations laïques de bienfaisance étaient souvent réprimés.

Une population résistante

 

Les études historiques québécoises sur l’action de l’Église, sur la culture populaire, les mentalités et bien d’autres réalités collectives font rarement intervenir la dimension du pouvoir. L’analyse s’en trouve appauvrie et biaisée. On aurait besoin de nombreuses monographies conduites dans cet esprit. Il s’en dégagerait une vision plus juste de nos ancêtres.

Au-delà des politiques de l’Église, il est nécessaire de prendre en compte les vives résistances qui leur étaient opposées. Ici comme ailleurs, méfions-nous de ce que disent les voix dominantes. Un discours peut en cacher un autre.

Enfin, si une « mémoire honteuse » doit être accolée à notre passé, elle a peu à voir avec les comportements populaires, et beaucoup avec les excès des autorités qui ont parfois donné dans ce qu’on a déjà appelé en France « un catholicisme sans chrétienté ».

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