Des enseignants à la hauteur de nos ambitions

Il est temps qu’un ordre professionnel des enseignants voie le jour au Québec, estime l’auteur.
Photo: Jiri Matousek Creative Commons Il est temps qu’un ordre professionnel des enseignants voie le jour au Québec, estime l’auteur.

Face à la pénurie d’enseignants à laquelle fait face le Québec, le gouvernement a réagi en approuvant davantage de programmes universitaires menant au brevet d’enseignement. C’est bien. C’est une reconnaissance de la valeur de la formation initiale à l’enseignement. C’est aussi une reconnaissance du fait que, pour que les jeunes cerveaux élèvent la nation et fassent de nous « quelque chose comme un grand peuple », il faut bien les éduquer.

Ce qui est moins bien, c’est le fait qu’entre-temps, des milliers de personnes non qualifiées enseignent à nos jeunes. On dira qu’avoir un mauvais enseignant vaut mieux que de ne pas avoir d’enseignant du tout. C’est vrai… mais seulement la majorité du temps. Parce qu’un mauvais enseignant peut aussi nuire à ses apprenants. Il peut les traumatiser et leur faire perdre le goût de l’école — pire, il peut leur faire perdre le goût de l’apprentissage et de l’autodépassement. La solution à un problème temporaire pourrait ainsi causer des conséquences permanentes.

Alors, tout est réglé, non ? L’UQAT et la TELUQ ouvriront leurs trois nouveaux programmes, davantage d’enseignants seront formés, et les risques de traumatisme induits par de mauvais enseignants seront réduits à presque rien. Pourtant, il y a un hic. Le hic, c’est que le ministère de l’Éducation a donné son aval sans attendre l’avis du Comité d’agrément des programmes de formation à l’enseignement (CAPFE). Pour une deuxième fois en un an.

Qu’est-ce qui est pire que de permettre à des enseignants non formés de boucher les trous le temps que des enseignants formés arrivent ? Prendre le risque que les programmes qui formeront les futurs enseignants soient eux-mêmes pleins de trous. Ce serait ancrer dans la durée ce qui, autrement, n’aurait été étalé que sur quelques mois, au pire sur quelques années. Ce serait pérenniser une culture éducationnelle du à la va-comme-je-te-pousse.

Qu’est-il arrivé au premier ministre François Legault qui disait se lancer en politique pour la cause des maternelles 4 ans ? Qu’est-il arrivé au ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, qui, dans son livre Et si on réinventait l’école ?, en 2016, faisait rêver par l’audace de ses idées ? Qu’est-il arrivé à ce duo de politiciens qui, ayant travaillé à se coaliser pour l’avenir du Québec, semblait avoir compris qu’il fallait renforcer les fondements du modèle québécois — c’est-à-dire, au-delà de ses institutions, les esprits des humains qui les construisent ?

Comparons cela avec ce qui se passe en santé. Au pic de la pandémie covidienne, un afflux massif de médecins aurait été plus que bienvenu dans les hôpitaux québécois. Est-ce que, pour cette raison, on a relâché les conditions d’exercice de la médecine ? Non, parce qu’on comprend qu’un praticien des services de santé incompétent peut nuire plus qu’il peut aider ; parce qu’on comprend que, pour une pénurie temporaire, il ne vaut pas la peine d’hypothéquer la santé des citoyens sur le long terme. D’abord, ne pas nuire : principe déontologique médical de base, sur lequel on n’est pas près de céder.

La nuisance d’un mauvais médecin peut se manifester en quelques secondes, minutes ou heures ; celle d’un mauvais enseignant peut prendre des années à apparaître. De là la plus grande difficulté à la concevoir dans l’immédiat. Elle est pourtant bien documentée, pas trop loin derrière les traumatismes psychiques causés par de mauvais parents. Légiférer contre la mauvaise parentalité se fait déjà dans les cas extrêmes, mais il faut rester prudent. Cela dit, on peut sans mal légiférer contre le mauvais enseignement. Non seulement on le peut, mais on devrait le faire.

Comment ? Par le même mécanisme que pour toutes les professions qui cherchent à augmenter leur respectabilité : par l’autorégulation. Il est temps qu’un ordre professionnel des enseignants voie le jour au Québec. Dans son essai précédemment cité, M. Roberge, à partir de son expérience d’enseignant et après une tournée panquébécoise de notre système éducatif, proposait lui-même cette piste de solution. Elle est discutée occasionnellement par des praticiens et des chercheurs du milieu de l’éducation. Elle ne peut pas tout régler. Elle doit faire partie d’un ensemble de mesures pour « réinventer l’école ». Mais elle reste essentielle.

Essentielle pour éviter les excès d’un corps professionnel dont les formations tant initiale que continue sont les courtepointes qu’on connaît. Essentielle pour contrebalancer la puissance syndicale en contextes éducatifs, celle qui défend parfois ses membres au détriment des apprenants — qui deviennent alors, plutôt que les gestionnaires ciblés, victimes de la protection inconsidérée des cas les plus problématiques. Des syndicats de la santé qui auraient de tels effets sur les patients seraient rapidement déconsidérés.

Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’école. Mais en cette veille de fête nationale du Québec, lire cette nouvelle me fait plutôt mettre mon drapeau en berne. J’espère donc qu’en cas de deuxième mandat, le gouvernement caquiste reviendra à son projet originel en priorisant cette fois l’avenir, et non le passé. Surtout, j’espère qu’il se donnera, pour ce faire, les enseignants de ses ambitions.
 



Ce texte a été modifié après publication.

 

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