L’inévitable cohabitation des arbres et des fils électriques 

Les arbres ont été impliqués dans 95% des pannes de courant lors de la tempête du 21 mai dernier.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Les arbres ont été impliqués dans 95% des pannes de courant lors de la tempête du 21 mai dernier.

Au Québec, l’orage du 21 mai dernier a causé d’immenses pertes matérielles en lien avec la tombée non seulement des branches, mais également des arbres eux-mêmes : fils électriques arrachés, voitures écrasées, maisons saccagées. Les pannes ont privé d’électricité des centaines de milliers de Québécois. La circulation a été interrompue sur plusieurs routes. Selon Hydro-Québec, les arbres ont été impliqués dans 95 % des pannes de courant. On ne s’étonnait pas d’entendre Sophie Brochu, directrice générale d’Hydro-Québec, dire dans les médias qu’il faut éloigner les arbres du réseau de distribution et éviter d’en planter à proximité. Qui oserait dire le contraire ? Je lève la main.

Avant même que la tempête survienne, les risques que des branches cassent et que des arbres tombent étaient déjà très élevés, car hautement augmentés par les interventions humaines (Hydro-Québec, municipalités, monsieur et madame Tout-le-Monde, etc.). Chaque fois qu’on « nettoie » une forêt ou qu’on ouvre le paysage, on la fragilise. Chaque fois qu’on élimine des pousses considérées comme disgracieuses le long d’un tronc, on affaiblit l’arbre.

Chaque fois qu’on coupe la tête d’un arbre, on le stimule à produire des branches encore plus à risque de tomber. Chaque fois qu’on coupe les racines d’un arbre pour refaire un trottoir ou creuser une piscine, on le déstabilise et on le rend sensible au déracinement. Les nombreuses tailles faites aux arbres leur causent des plaies qui les exposent aux maladies, en plus de fragiliser leur structure, de menacer leur équilibre et d’écourter leur vie.

Entendons-nous. Même des arbres en santé peuvent être arrachés et cassés sous un vent violent, tout comme des toitures ou tout autre matériel exposé. La question n’est pas de savoir comment éviter tout dommage, mais plutôt comment diminuer autant que possible la quantité de dommages. Avec l’augmentation de la fréquence des orages violents, en lien avec les changements climatiques, on ne peut plus se permettre de fragiliser nous-mêmes les arbres par nos interventions.

Une démonstration pour le moins dérangeante a été faite dans les années 1990 à Hydro-Québec qui, depuis ce temps, fait la sourde oreille. Une étude scientifique, qu’elle a elle-même financée, révèle que les tailles qu’elle pratique à proximité du réseau de distribution aggravent le problème d’encombrement du réseau par les arbres. Les tailles importantes qu’elle prodigue aux arbres provoquent des repousses fortes là où elles sont indésirables. Pire, ces tailles déclenchent une récurrence à long terme des repousses indésirables, ce qui oblige le retour des élagueurs tous les trois à cinq ans. La facture est salée pour les contribuables qui payent pour des élagages inappropriés en plus d’être dévastateurs pour les arbres.

Hydro-Québec voudrait éliminer les arbres plutôt que de remettre en question en profondeur ses méthodes d’intervention. La tempête du 21 mai sonne l’alarme, non pas pour dénoncer la trop grande présence des arbres, mais plutôt pour rappeler l’urgence de redonner aux arbres tout leur potentiel (force, stabilité, longévité) et l’importance de multiplier leur nombre (réduisent la force des vents, tempèrent le climat, etc.).

Pour vraiment éviter que tout arbre tombe sur les lignes lors d’orages violents, il faudrait que les arbres soient plantés à plus de 20 à 30 mètres du réseau, hauteur que les arbres atteignent à maturité. Plutôt qu’éliminer les arbres et se priver de leurs nombreux bénéfices, il serait plus judicieux de solidifier le réseau de distribution en installant, par exemple, un fil de fer (non alimenté) au-dessus des fils conducteurs pour bloquer physiquement le passage et éloigner les branches qui tombent.

Pour ce qui est des arbres qui poussent à proximité du réseau, il importe de leur permettre de faire ce qu’ils savent faire, c’est-à-dire établir rapidement une charpente forte et stable qui ne ploie pas facilement sous le vent (pour éviter tout contact avec les fils, une mise à la terre et les risques de feu). Cela demande de faire un suivi plus serré de leur développement pendant leur phase de jeunesse (orienter leurs tiges plutôt que les tailler, tolérer temporairement la présence de rameaux, etc.), ce qui permet ensuite de diminuer les besoins d’intervention à long terme (voir le livre Arbres sous tension).

La tempête qui a secoué le Québec a fait plier des pylônes et arraché des toitures de bâtiment. La nature s’est déchaînée, et les risques de récidive sont grands compte tenu des changements climatiques en cours. Aller dans le sens des recommandations d’Hydro-Québec mènerait à une désertification du territoire partout où des humains circulent et prennent demeure avec leur besoin d’être alimentés en électricité.

Il y va de la responsabilité d’Hydro-Québec de reconnaître l’échec de ses interventions sur les arbres le long du réseau de distribution (arbres tronqués, malades, cassants et dépérissants). Il y va de sa responsabilité d’assurer, au contraire, une cohabitation harmonieuse des arbres et des installations électriques, et ainsi de faire des arbres des agents protecteurs plutôt que destructeurs.

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