Aider à construire une masculinité positive

«Les gars, plus particulièrement ceux qui font face à la fameuse “crise identitaire“ caractérisée par le monde du dedans et le monde du dehors, constituent une catégorie sociale la plus exposée à ce phénomène qui devient de jour en jour un enjeu sociétal», affirme l'auteur.
Photo: Adil Boukind Le Devoir «Les gars, plus particulièrement ceux qui font face à la fameuse “crise identitaire“ caractérisée par le monde du dedans et le monde du dehors, constituent une catégorie sociale la plus exposée à ce phénomène qui devient de jour en jour un enjeu sociétal», affirme l'auteur.

Quartier pauvre, école sans fenêtres, zone enclavée et oubliée, jeunes sous-scolarisés, familles monoparentales, criminalité juvénile et activités proxénètes sont autant d’expressions qui font surface dès qu’on parle de Saint-Michel. Tout cela est malheureusement vrai : une réalité palpable qu’on ne peut pas ignorer, car Saint-Michel se révèle l’un des districts montréalais où le chômage chez les jeunes est le plus élevé.

Selon une récente analyse territoriale réalisée par Centraide du Grand Montréal et la table de concertation Vivre Saint-Michel en santé, 40 % de la population micheloise vit avec un faible revenu, 43 % des familles sont monoparentales, 35 % des jeunes sont sous-scolarisés, sans compter les 15 % d’entre eux qui sont en âge de travailler font face à des problèmes de discrimination et de profilage. En dépit de ces problèmes, qu’on peut considérer comme l’expression des inégalités sociales du Québec, on assiste, depuis les dix dernières années, à une transformation de Saint-Michel grâce à la mise en place d’un ensemble d’initiatives citoyennes.

Des gars s’impliquent activement dans la vie socioculturelle du quartier dans le but de changer certains discours stéréotypés faisant de Saint-Michel une « zone de non-droit » qui alimente un réflexe attentiste, permissif et assistancialiste chez certains acteurs politiques et médiatiques. Développant un fort sentiment d’appartenance pour le quartier, ces gars veulent à la fois comprendre, être compris et surtout vivre, car pour vivre, selon Romain Gary, « il faut s’y prendre très jeune, parce qu’après on perd toute sa valeur et personne ne vous fera de cadeaux ».

Il est important de souligner que les programmes d’intervention destinés spécifiquement aux jeunes hommes sont très récents dans le milieu communautaire québécois. Grâce à l’émergence des masculinity studies dans les décennies 1970 et 1980 en tant qu’une période charnière dans l’historiographie de la révolution sexuelle et du mouvement de la libération des femmes, la masculinité n’est plus considérée comme une identité, mais comme le produit d’un rapport de pouvoir entre homme et femmes ainsi qu’entre les hommes.

Le programme Projet Gars de la Maison d’Haïti se situe dans cette perspective. Existant depuis plus de trois ans à Saint-Michel, le programme renvoie à un safe space dont l’objectif est d’accompagner les garçons âgés de 10 à 17 ans afin de les guider positivement pendant le processus de leur adolescence dans une perspective de (re)définition de l’identité masculine en contexte interculturel.

Axé sur une approche d’éducation populaire, le programme consiste à outiller les gars afin qu’ils puissent affronter les effets pervers et négatifs qu’entraîne le phénomène de l’hypersexualisation et de la masculinité toxique. Par le biais d’un ensemble d’activités d’animation ludique, il vise à encourager les gars à développer des relations saines non seulement entre eux, mais également avec les autres personnes tout en favorisant l’écoute active, la créativité, l’empathie et la participation citoyenne.

Chaque semaine, c’est toujours un plaisir renouvelé et une joie intense de les accueillir à la Maison d’Haïti pour échanger sur la masculinité positive, le consentement sexuel, le féminisme, le sexisme, les identités de genre, les émotions, l’amitié, l’acceptation de soi, l’inclusion, la diversité, l’homophobie, l’image corporelle, l’intimidation, les relations amoureuses, la politesse et le savoir-vivre. Le programme Projet Gars est un lieu sécuritaire pour rappeler aux jeunes que le corps, dans toute sa diversité et complexité, est porteur de rêves, de désirs, de sentiments et plus spécifiquement d’émotions ; puisqu’on vit dans une société qui véhicule des messages contradictoires et stéréotypés sur le processus de construction de la masculinité.

Les gars, plus particulièrement ceux qui font face à la fameuse « crise identitaire » caractérisée par le monde du dedans et le monde du dehors, constituent une catégorie sociale la plus exposée à ce phénomène qui devient de jour en jour un enjeu sociétal. Cela s’explique par le fait que ces messages demandent d’un côté aux gars de se mettre en adéquation avec le prototype d’un « modèle d’homme » caractérisé par la force, la performance, la compétition, l’autorité, le pouvoir, la violence, la confiance, la répression des émotions et des sentiments ; et de l’autre, d’être capables de se montrer sensibles, émotionnels, doux, gentils et ouverts d’esprit.

Pour faire face à ces messages contradictoires qui alimentent de la confusion sur le processus de construction de l’identité masculine, l’espace Projet Gars se veut un espace de désapprentissage de toutes les formes de dérives masculinistes résultant des standards patriarcaux et virils qui sont en grande partie à l’origine des vulnérabilités masculines ; puisque le patriarcat, pour faire allusion à l’écrivaine afro-américaine Bell Hooks, est une pratique sociale, politique et culturelle complexe empêchant radicalement les garçons d’être vraiment eux-mêmes, de vivre leur sentiment, de manifester leur émotion et de faire preuve d’acte d’amour.

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