De la nécessité d’un Parizeau

«Le grand homme, on le sait, n’avait pas peur de foncer et de vouloir concevoir un pays véritablement indépendant, avec ou sans association avec le Canada», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Le grand homme, on le sait, n’avait pas peur de foncer et de vouloir concevoir un pays véritablement indépendant, avec ou sans association avec le Canada», écrit l'auteur.

Le retour de Bernard Drainville en politique a suscité bien des réactions. Dans le camp fédéraliste, on a dépeint cette annonce comme la preuve que la Coalition avenir Québec (CAQ) serait crypto-souverainiste. La démagogie d’une Dominique Anglade qui ne sait plus comment s’y prendre pour redonner vie à son parti a de quoi faire rire. Si François Legault demeure indéniablement un souverainiste dans l’âme, il est évident que son parti se situe encore bien loin d’un virage indépendantiste, ses têtes les plus influentes étant le plus souvent des fédéralistes aguerris.

La CAQ n’affiche même pas l’ombre d’un projet de refonte constitutionnelle du Canada ou de la défense d’une doctrine « Égalité ou indépendance ». Soyons sérieux : le parti au gouvernement n’est même pas « autonomiste », et son nationalisme est carrément palliatif, donnant l’impression d’accompagner un peuple apathique souhaitant au moins « mourir dans la dignité ».

Mais il nous faut être attentifs à des signes politiques qui ne trompent pas. En adoptant la loi 21 sur la laïcité et la loi 96 sur le français, la CAQ, sans le vouloir, a confronté le régime canadien dans ses fondations constitutionnelles. Plus que jamais, le Canada incarne un pays qui a poussé le multiculturalisme à l’extrême et qui normalise de jour en jour la suprématie de l’anglais au détriment du bilinguisme national. Voyant le mouvement indépendantiste québécois en déroute, le Canada anglais perd tout complexe à l’égard de son mépris atavique face au Québec. Ainsi entend-on de plus en plus souvent des chroniqueurs de la vie publique canadienne-anglaise affirmer que le gouvernement du Québec serait « suprémaciste », « raciste », « xénophobe » — et plus encore.

Sous la gouverne de François Legault, le Québec incarne quant à lui une nation française en Amérique, soucieuse de conserver sa langue et ses valeurs à travers des changements propres à notre époque. La vision d’avenir de la CAQ ne peut pas tenir dans les limites imposées par le régime canadien. C’est là la grande naïveté des caquistes qui mettent leur souverainisme en veilleuse, croyant qu’il est possible de faire des « gains » au sein d’une fédération devenue folle. Le projet de rapatriement de tous les pouvoirs en matière d’immigration en est un exemple éloquent.

S’il fallait que le Québec ait la pleine souveraineté en matière d’immigration, cela compromettrait sérieusement le projet canadien de la Century Initiative, qui consiste à faire augmenter la population canadienne à 100 millions d’habitants d’ici 2100, avec pour principale méthode une hausse vertigineuse des seuils d’immigration imposée aux provinces. Comment peut-on sérieusement penser que le Canada, qui définit essentiellement son identité par sa diversité démographique, sera ouvert à une demande de rapatriement, qui restreindrait inévitablement ses projets pharaoniques de gonflement démographique ?

La CAQ est un parti composé de gens honnêtes, mais bien naïfs. Sans qu’ils s’en rendent encore bien compte, les caquistes nous mèneront bientôt vers une crise constitutionnelle majeure qui fera suite à des décisions antidémocratiques de la Cour suprême sur les lois 21 et 96. Pourquoi peut-on prévoir un pareil scénario ? Parce qu’il a déjà eu lieu dans le passé, pour peu qu’on veuille rompre avec l’amnésie historique propre aux Québécois. Il est curieux, par ailleurs, qu’il y ait si peu d’intellectuels indépendantistes qui voient venir ce raz-de-marée, dont les signes annonciateurs se multiplient de semaine en semaine.

Quoi qu’en pensent les nationalistes « civiques » et autres indépendantistes complexés qui ressentent le besoin pressant de se dire « de gauche », l’indépendance n’adviendra pas au fil d’une belle assemblée constituante citoyenne dont les discussions tourneraient essentiellement sur des programmes sociaux et la lutte contre les changements climatiques. Les grands événements politiques qui font l’histoire sont très souvent la réponse à une impasse politique, née d’un conflit exacerbé.

Au Québec, l’éternelle bataille avec Ottawa a toujours vécu ses moments les plus intenses lorsque les enjeux litigieux gravitaient autour de l’identité. Voilà pourquoi nous ne ferons pas l’indépendance sur les droits de scolarité ou les pêcheries, malgré la présence bien réelle et délétère du régime canadien dans ces champs de compétence.

Venons-en à l’essentiel : la CAQ comprend un nombre appréciable de membres et de députés qui sont des souverainistes ou des nationalistes authentiques. Tous ont la vertu de partager le sentiment le plus populaire des Québécois de simple fierté tranquille. Mais cela ne suffit pas. Car un leader politique ne doit pas être le simple reflet du tempérament populaire : il doit pousser son peuple plus loin, lui montrer une voie d’avenir plus ambitieuse.

Or, les nationalistes caquistes sont les représentants de Lucien Bouchard : ils sont fortement connectés au peuple, mais rongés par l’ambivalence et l’angoisse de l’échec. Et c’est là qu’apparaît la nécessité d’un indépendantisme assumé et volontariste à la Jacques Parizeau. Le grand homme, on le sait, n’avait pas peur de foncer et de vouloir concevoir un pays véritablement indépendant, avec ou sans association avec le Canada.

Né d’une famille bourgeoise, Parizeau était dépourvu de complexes ataviques ancrés chez bon nombre de Québécois et de leurs leaders. Pour le prochain rendez-vous avec l’histoire, le Québec aura besoin, à nouveau, de ce type d’homme capable d’assumer le risque et le goût pour la liberté. La posture difficile dans laquelle se trouve présentement le Parti québécois doit nous faire sérieusement réfléchir à la manière dont une telle figure peut bien naître.

Dans ce contexte, le PQ peut-il encore jouer un rôle historique ? La CAQ connaîtra-t-elle un schisme au sein de ses troupes ? Un grand homme créera-t-il sa propre formation politique ? Voilà des questions dont il est encore difficile d’apporter des réponses. Ceux qui les considèrent comme vaines et déconnectées de la réalité verront bientôt que les grands événements politiques, dans l’histoire, prennent un enchaînement très rapide dont le nouveau contexte change les hommes, en éveillant en eux des fibres insoupçonnées.

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