Le pari caquiste, retour à la case départ

«Il est ainsi bon de rappeler que la Constitution canadienne de 1982 est toujours en place et qu’elle opposera
Photo: Christian Ouellet Getty Images «Il est ainsi bon de rappeler que la Constitution canadienne de 1982 est toujours en place et qu’elle opposera "ad vidam aeternam" un mur aux revendications identitaires québécoises», écrit l'auteur.

Dans Le Devoir du 13 juin, Étienne-Alexandre Beauregard a écrit sur « Le pari caquiste » un texte dans lequel il tente de justifier le mouvement d’anciens péquistes vers le parti de François Legault. Dans ce texte, il n’est pas sans rappeler que ce ne sont pas uniquement des anciens députés du PQ qui ont décidé de rejoindre la CAQ, mais aussi de nombreux militants, dont des jeunes que nous avons pu tous les deux côtoyer au sein de l’aile jeunesse péquiste.

Comme le texte de M. Beauregard l’indique, cet exode s’explique souvent par les revendications identitaires caquistes, qui sont au coeur de ce mouvement politique. Ces nouveaux militants utilisent les avancées de la CAQ sur les sujets de la langue et de la laïcité pour expliquer leur choix. Le Québec reste cependant encore lié à une constitution qu’il n’a jamais signée et qui ne lui reconnaît aucun pouvoir lui permettant d’affirmer son caractère distinct au sein du Canada.

Ainsi, sans vouloir diminuer le mérite du gouvernement de François Legault pour ces avancées, il n’en demeure pas moins qu’elles semblent évasives et même éphémères face aux contraintes législatives que cette constitution peut imposer à un gouvernement nationaliste. Mais si ce pari semble justifié, est-il pour autant calculé ? Nous pouvons facilement avoir une impression de déjà-vu. Un retour sur notre histoire nous permettrait une bonne analyse de la situation.

Le pari caquiste dont fait état Étienne-Alexandre Beauregard ressemble grandement au « beau risque » qu’avait proposé un certain René Lévesque après sa défaite référendaire. Celui-ci avait cependant en tête de réintégrer un Québec distinct à l’intérieur du Canada pour créer constitutionnellement une réelle confédération qui joindrait les deux peuples fondateurs. Ce « beau risque » avait mené à une réelle proposition constitutionnelle menée par Brian Mulroney. Proposition qui s’est terminée sur l’échec de l’accord du lac Meech et qui a ouvert la voie à un second référendum sur la souveraineté. […] Il aura fallu attendre la détermination de Parizeau pour tenir un second référendum et tenter de dénouer l’étrange situation qui fait que le Québec vit sous une constitution qu’il n’a jamais ratifiée.

Vouloir répéter ce pari historique pourrait toutefois nous faire retomber dans une impasse constitutionnelle [...]. Pour que les lois 21 et 96 ne se traduisent pas en un coup d’épée dans l’eau avec l’intervention de la Cour suprême du Canada, il faudra que M. Legault impose sa vision. À moins que ce dernier ne veuille pas réellement rester dans le Canada.

Il est ainsi bon de rappeler que la Constitution canadienne de 1982 est toujours en place et qu’elle opposera ad vidam aeternam un mur aux revendications identitaires québécoises. Le trajet vers le fédéralisme renouvelé que François Legault espère pouvoir implanter au Québec ne fait que commencer. Sans une réforme constitutionnelle ou la menace d’une éventuelle souveraineté, tous ses efforts ne pourront être qu’un écran de fumée.

Dans les conférences de presse de Bernard Drainville et de Caroline St-Hilaire en tant que candidats caquistes, nous avons pu entendre comme unique justification de leur écartement de l’idéal souverainiste le fait que les Québécois n’en avaient pas l’appétit. Le pari de la CAQ est donc de faire des gains substantiels sur les caractères spécifiques de l’identité québécoise, mais sans pour autant affirmer vouloir devenir souverain en cas de refus catégorique d’Ottawa. Le parti laisse ainsi entre les mains du Parlement fédéral la décision ultime concernant l’avenir du caractère distinct de la société québécoise.

Si les Québécoises et les Québécois désirent réellement affirmer leur caractère distinct dans un Canada uni, M. Legault n’aura d’autre choix que de faire pression sur le gouvernement fédéral pour alimenter de nouvelles négociations constitutionnelles. Sans contrepoids ou menace d’une éventuelle souveraineté, il semble absurde de penser qu’Ottawa suivra. Le pari caquiste se compare à une énorme mise sur une main risquée.

Certains vous diront qu’une nouvelle défaite référendaire n’est pas souhaitable, mais pourquoi des refus systématiques d’Ottawa le seraient-ils davantage ? M. Legault a-t-il toujours envie de laisser entre les mains du gouvernement canadien l’avenir de l’identité québécoise ? L’impasse constitutionnelle doit demeurer, pour les Québécois et les Québécoises, une raison d’obtenir les pleins pouvoirs d’assumer leur destinée. Le nouvel axe politique du « schisme identitaire » est si flou qu’il cache le fond du problème et l’impasse qui en découle.

Retour à la case départ, donc. Le Québec décide, encore une fois, de reporter à demain son destin inévitable. Force est de constater que notre peuple est peut-être fait pour revivre son histoire sans cesse jusqu’à ce qu’il devienne la Louisiane.

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