Une tentative de coup d’État

«Ce qui s’est passé le 6 janvier 2021 au Capitole était très grave, mais, n’en déplaise à la commission chargée de faire la lumière sur ces événements, ce n’était pas une tentative de coup d’État», estime l'auteur.
Photo: Jose Luis Magana Associated Press «Ce qui s’est passé le 6 janvier 2021 au Capitole était très grave, mais, n’en déplaise à la commission chargée de faire la lumière sur ces événements, ce n’était pas une tentative de coup d’État», estime l'auteur.

Patrick Moreau est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et contribué à l’ouvrage collectif dirigé par R. Antonius et N. Baillargeon Identité, « race », liberté d’expression, qui vient de paraître aux P.U.L.

Ce qui s’est passé le 6 janvier 2021 au Capitole était très grave, mais, n’en déplaise à la commission chargée de faire la lumière sur ces événements, ce n’était pas une tentative de coup d’État ; ou alors, il s’agissait d’une tentative bien chimérique et du coup d’État le plus mal préparé de l’Histoire.

Quand bien même les émeutiers se seraient emparés durablement du siège du Congrès, quand bien même ils auraient malmené, voire lynché, le vice-président Mike Pence ou certains sénateurs démocrates, puisque telles étaient leurs intentions avérées, leurs actions, aussi violentes, criminelles et odieuses eussent-elles été, n’auraient pu constituer une « tentative de coup d’État ». Pourquoi ? Cela tient tout simplement à la définition de ce qu’est un « coup d’État ».

Les mots, en effet, ont un sens. Un « coup d’État » se produit lorsque, de l’intérieur même de l’appareil d’État, des personnes, dotées d’une certaine autorité, conspirent pour renverser le gouvernement établi et s’emparer illégalement du pouvoir. Ces « personnes » sont en règle générale issues des forces armées, des services secrets, parfois de la police, ou encore du gouvernement lui-même. Lors d’un tel coup d’État, les conspirateurs prennent le contrôle des principaux rouages de l’État, la plupart du temps grâce à la complicité des forces de sécurité ou d’une partie d’entre elles, et mettent le plus souvent en état d’arrestation (ou assassinent) les membres du gouvernement en place qui ne se sont pas ralliés à eux.

Un coup d’État peut être violent, entraîner la mort de nombreuses personnes, surtout s’il donne lieu à une résistance de la part de la population ou de certains secteurs de l’État. À titre d’exemple, le coup d’État qui, le 11 septembre 1973, renversa le gouvernement Allende causa la mort du président et de milliers de Chiliens (sans compter ceux qui furent incarcérés, torturés, etc.). Il peut aussi réussir ou échouer (on parle alors de « tentative »).

En 1961, le putsch d’Alger fut un échec, car les généraux rebelles ne parvinrent pas à s’emparer durablement du pouvoir et furent arrêtés ou durent fuir. En décembre 1989, Nicolae Ceausescu, le dernier dictateur communiste d’Europe de l’Est, fut déposé par l’armée et les services secrets roumains (dans ce cas, les manifestations de protestation qui s’étaient produites les jours précédents n’avaient servi qu’à la préparation du véritable coup d’État, soigneusement préparé par des membres des services de sécurité de l’État).

Il n’y eut rien de cela en janvier 2021 à Washington. Les partisans de Trump qui prirent d’assaut le Capitole n’étaient soutenus ni par l’armée ni par la garde nationale, ou encore la CIA, et, une fois à l’intérieur du bâtiment, à part saccager des bureaux et prendre des selfies, ils ne savaient manifestement plus quoi faire. Il ne semble pas qu’ils aient eu le moindre plan. Autrement dit, il s’agissait d’une émeute et non d’une tentative de coup d’État.

Même le terme « insurrection » est trop fort pour qualifier ces événements, car ce mot sous-entend que l’on prend les armes pour s’opposer au gouvernement. Or, d’après les images de la prise du Capitole qui ont circulé, les émeutiers, et c’est heureux, ne semblaient pas équipés d’armes à feu. Cela n’enlève rien, bien sûr, à la gravité des actes de violence et de vandalisme qui ont été commis lors de cette émeute. Ne serait-ce que sur le plan symbolique, il est très grave de s’en prendre ainsi, dans un État démocratique, à un bastion de la démocratie.

Cela ne disculpe pas non plus Donald Trump, alors président des États-Unis en exercice, qui, par ses discours délirants à propos du résultat des élections, minait depuis des mois la confiance de ses concitoyens dans leurs institutions, et qui encouragea plus ou moins explicitement ses partisans à lancer cet assaut du 6 janvier. Pour cet encouragement à la violence, il mérite très certainement d’être condamné. On voit mal toutefois comment cette émeute aurait pu lui permettre de se maintenir illégalement au pouvoir.

Les discours outranciers, qui furent sa marque de commerce tout au long de son mandat, ne justifient donc pas que ses adversaires se laissent aller aujourd’hui à la surenchère en parlant d’« insurrection » ou de « coup d’État ». Répondre aux mensonges éhontés et aux exagérations rhétoriques par la mesure, l’objectivité, la rationalité semble préférable. Car toute autre façon de faire donne en quelque sorte raison à ceux qui croient nécessaire d’avoir recours à l’inflation et à la violence verbales pour cacher l’inanité de leurs propos.

Cette volonté d’utiliser les mots justes n’est pas une fantaisie ; elle ne relève pas non plus du coupage de cheveux en quatre. C’est une nécessité, surtout, là encore, en démocratie, où l’on doit à tout prix distinguer l’information du public de la propagande. La propagande illégitime commence dès lors qu’on se permet cet usage erroné des concepts, qui fait appeler « opération spéciale » une guerre que l’on ne veut pas nommer ou qui qualifiait jadis de « démocratique » un régime politique à parti unique.

Ce mauvais usage des mots, souvent motivé par le manichéisme, plonge le monde dans le désordre et les esprits des citoyens dans la confusion, tout en leur faisant croire qu’ils ont des yeux de lynx.

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