L’Ukraine, ou l’humanité à la ruine

«Alors que 8 millions d’Ukrainiens ont été déplacés à l’intérieur du pays, près de 13 millions sont bloqués dans les zones de conflit et près de 16 millions ont besoin d’une aide humanitaire», écrit l'auteur.
Photo: Aris Messinis Agence France-Presse «Alors que 8 millions d’Ukrainiens ont été déplacés à l’intérieur du pays, près de 13 millions sont bloqués dans les zones de conflit et près de 16 millions ont besoin d’une aide humanitaire», écrit l'auteur.

La guerre en Ukraine s’inscrit désormais dans une perspective de longue durée, mesurée à l’aune du temps présent, tandis que le démembrement territorial et humain du pays se poursuit inexorablement, région par région, ville par ville, sans trêve prévisible et négociée à l’horizon.

Au début du mois, on a souligné le 100e jour d’un conflit aux caractéristiques à la fois fort anciennes et singulièrement nouvelles ; aux cadences beaucoup plus lentes que prévu, mais qui demeurent, malgré tout, aussi terribles et aux ramifications toujours surprenantes. Un premier bilan provisoire s’impose, car, comme le soulignait le 10 novembre 1942, sans triomphalisme excessif, le premier ministre Winston Churchill, après la victoire d’El Alamein, en Afrique du Nord : « Ce n’est pas la fin. Ce n’est même pas le début de la fin. Mais c’est, peut-être, la fin du début ».

Dans le cas de la guerre en Ukraine, c’est donc, d’après nous, la fin du début ; pour le monde, c’est même, potentiellement, le début de la faim à grande échelle.

À première vue, pourtant, bien peu semble avoir changé : les Russes attaquent en masse, avec force et brutalité ; les Ukrainiens résistent héroïquement, luttant pied à pied pour reprendre le terrain perdu. Or, combien de temps durera encore cette danse macabre, ce jeu stratégique mortel du chat et de la souris ?

En effet, les progrès de l’armée russe sont néanmoins très réels : elle contrôle maintenant effectivement 20 % du territoire ukrainien comme l’a lui-même reconnu le président ukrainien, Volodymyr Zelensky. En comparaison, ce chiffre était de 7 % au début des hostilités. L’armée ukrainienne perd également 60 à 100 soldats par jour, tués au combat, et quelque 500 sont blessés.

Pendant ce temps, les combats se poursuivent dans l’Est ukrainien, particulièrement à Severodonetsk, un centre minier stratégique du Donbass.

Selon The Moscow Times du 14 juin, les forces russes ont intensifié depuis mardi leurs efforts en vue d’isoler les troupes ukrainiennes dans cette ville industrielle clé, alors que les Ukrainiens insistent pour dire qu’ils résistent toujours et qu’ils en détiennent encore le contrôle. Mais pour combien de temps ?

Moscou assiège depuis des semaines les villes de Severodonetsk et de Lysychansk, celles-ci étant les dernières zones de la région de LouHansk encore sous contrôle ukrainien.

 

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a qualifié le coût humain de la bataille pour l’Est de « tout simplement terrifiant », exhortant les alliés occidentaux à accélérer les livraisons d’armes pour renforcer la capacité de l’Ukraine à reconquérir son territoire. Sera-t-il entendu ? Les armes espérées pourront-elles être livrées à temps ? Seront-elles suffisantes pour infléchir la fortune des Ukrainiens en guerre ?

En somme, après des erreurs d’appréciation initiales majeures, la Russie et son armée semblent non seulement mieux concentrer leurs efforts de sape et de destruction , mais s’installer également à demeure , apparemment, dans les territoires récemment conquis. À moyen terme, les succès russes, indéniables mais relatifs, entameront-ils ainsi la résolution et la volonté de résistance formidable des Ukrainiens ?

Car, même si l’Ukraine a effectivement démontré au monde qu’elle peut se défendre et ultimement, peut-être, remporter sa bataille pour la liberté, cela se fera sans doute au prix de grands sacrifices qui se paieront cruellement en sang versé, en vies perdues ou blessées pour l’éternité.

N’oublions pas que, jusqu’ici, comme l’a déclaré la ministre des Affaires étrangères anglaise, Liz Truss, des dizaines de milliers de personnes sont mortes et plus de 6,6 millions de réfugiés ont fui le pays depuis le début de l’opération militaire spéciale ordonnée par le président Vladimir Poutine. Alors que 8 millions d’Ukrainiens ont été déplacés à l’intérieur du pays, près de 13 millions sont bloqués dans les zones de conflit et près de 16 millions ont besoin d’une aide humanitaire.

En parallèle, le vol de céréales par la Russie ainsi que la destruction et le blocage de ports clés contribuent à exacerber, de manière significative, l’une des crises alimentaires les plus graves de l’histoire récente, menaçant désormais de nombreux pays et mettant en danger les plus vulnérables du monde.

Le président russe Poutine s’est d’ailleurs entretenu, le 4 juin dernier, de la question avec son homologue sénégalais, Macky Sall, celui-ci étant alors dans ses fonctions de chef de l’Union africaine, s’assurant du transport de quelque 22 tonnes de grains et d’autres céréales. C’est dans ce contexte que Kiev accuse Moscou de voler le blé ukrainien et d’en faire le commerce à son unique profit ; le grain doit partir en moins de vingt jours, selon le maire d’Odessa, sinon il risque de pourrir.

À ce titre, le pape François s’est clairement exprimé sur cette question humanitaire essentielle, « alors que des millions de gens en dépendent, surtout dans les pays les pauvres ». Le 1er juin, lors d’une audience, il partagea en effet sa « grave inquiétude » : “S’il vous plaît, qu’on n’utilise pas les céréales, un aliment de base, comme une arme de guerre”, a-t-il déclaré, ajoutant que tout doit être fait pour résoudre le problème et garantir le droit fondamental des gens aux denrées alimentaires de base.

À un degré supérieur, avec l’Ukraine en tête, il reprit la même idée le 5 juin, dimanche de Pentecôte, après la prière hebdomadaire à la Vierge Marie, Reine des Cieux, en lui donnant cependant une orientation plus diplomatique, dans un appel aux connotations presque apocalyptiques : « Je renouvelle mon appel aux dirigeants des nations : ne conduisez pas l’humanité à la ruine, s’il vous plaît ! Ne conduisez pas l’humanité à la ruine. Laissez de vraies négociations avoir lieu, de vraies négociations pour un cessez-le-feu et une solution durable. »

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