À qui appartient notre Félix?

«Il est important de chercher à comprendre à qui ce fameux Félix devrait appartenir», écrit l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir «Il est important de chercher à comprendre à qui ce fameux Félix devrait appartenir», écrit l'auteur.

Récemment, le groupe Qualité Motel a avoué sur sa page Facebook s’être fait apostropher par l’ADISQ pour avoir enfreint le droit à l’image de leur Félix, ce trophée récompensant le monde québécois de la musique. L’utilisation du Félix appartenant à l’ADISQ a dû être modifiée par le groupe. C’est ainsi qu’est née la version corrigée (et plutôt tordue) de la pochette du plus récent album de Qualité Motel : « Nous revoici avec des trophées flambant neufs, l’ADISQ n’aime pas qu’on s’approprie ses Félix alors on a dû se recouler nos propres trophées. »

Or, bien au-delà de la propriété intellectuelle évidente de l’ADISQ, culturellement, c’est de notre Félix qu’il est question. Ne croyez-vous pas ?

Bienvenue dans le monde du « Tous droits réservés » ! Cette saga juridique entre Qualité Motel (QM) et l’ADISQ lève le voile sur une culture protectionniste bien ancrée au cœur même de notre industrie musicale. Un monde qui tarde à évoluer, lorsque vient le temps de consentir à la liberté de création.

L’ADISQ a-t-elle laissé échapper un discours important, soutenu par l’Office national du film (ONF) ?

Vous rappelez-vous le film RIP : A Remix Manifesto ? Si vous n’avez pas vu ce film produit par l’ONF paru en 2008, sachez que son propos est toujours aussi pertinent, 14 ans plus tard. Ce film faisant l’éloge de la culture libre présente ces quatre commandements :

1. La culture se fonde toujours sur le passé

 

2. Le passé essaie toujours de contrôler l’avenir

3. Notre avenir devient de moins en moins libre

 

4. Pour bâtir une société libre, nous devons limiter le contrôle du passé

Je ne sais pas si les dirigeants de l’ADISQ ont vu ce film important. Sinon, je les invite à le faire. Parce qu’au-delà d’être une marchandise, notre culture est aussi un liant social essentiel ; un sentiment d’appartenance, par mimétisme ; quelque chose de métaphysique auquel on participe, qu’on prend et qu’on redonne.

Lorsqu’on appartient à une culture, cette culture nous appartient, fatalement.

La culture se fonde toujours sur le passé

 

Selon ce film, une œuvre « originale » s’inspire toujours du passé. En analysant toutes les chansons de QM, on remarque de nombreuses citations de cheminements harmoniques célèbres issus des années 1980-1990, dont celui de Pump Up the Jam. QM se fonde ainsi sur notre passé pour s’exprimer en musique. Une expression qui façonne notre présent et notre avenir musical.

De plus, par l’œuvre artistique visuelle qu’est la pochette de son mini-album, le groupe nous aspire dans le monde de la « parodie ». Là où il est légalement possible d’utiliser les œuvres des autres, juste pour rire. Sans l’exception dans le droit d’auteur au profit de la parodie, ni le Bye Bye, ni Rock et Belles Oreilles, ni le Zoo de Québec n’auraient pu exister, tels quels. Par le choix du nom de leur album « Les plus grands duos francophones de l’année » et la citation visuelle du trophée, QM s’inspire avec humour de tout le kitsch et le quétaine velouté du monde des duos québécois. Juste pour en rire. Parce que le deuxième degré, c’est cool, c’est le fun et c’est drôle.

Si QM se sert de l’humour pour nommer et « citer » notre époque, l’ADISQ, elle, ne semble pas avoir le cœur à en rire. Et ça, c’est assez dommage. Si un réel dommage existe… le voici.

Le passé essaie toujours de contrôler l’avenir

RIP : A Remix Manifesto critique habilement le comportement juridique intimidateur des major labels. Ce film jette la lumière sur ces entreprises qui tripotent sans relâche nos lois afin de repousser toujours à plus tard le moment où notre culture aboutira dans notre domaine public. Or, à ma grande surprise, je constate que l’ADISQ semble aussi jouer dans ce film de l’acharnement juridique et protectionniste. Mais pour protéger quoi, au fait ? Leur image de marque ? Leur droit à l’image sur « leur » trophée ?

Il est important de chercher à comprendre à qui ce fameux Félix devrait appartenir. Et dans quel contexte. Bien sûr, si un gala musical concurrent arrivait demain matin avec un trophée-récompense étant aussi nommé « Félix », ou ayant aussi une forme de type « 36-24-36 » (à l’image de Félix Leclerc, je présume…), évidemment qu’il y aurait matière à questionnement. Sauf que, dans cette histoire avec QM, il ne s’agit ici que d’une citation humoristique et anecdotique. D’une création. Sans plus.

Argent public, culture publique

 

Qui a payé l’artisan qui a créé ce trophée ? L’ADISQ. Qui a donné l’argent à L’ADISQ pour développer son Gala et ses artefacts ? Des subventions ; des enveloppes gouvernementales de promotion collective ; des revenus autonomes de diffusion venant de Radio-Canada, notre diffuseur public financé par… le public.

Bref. Notre Félix n’existe que par l’argent public. Ou presque, à quelques grenailles près.

Bien que ce Félix appartienne sur papier à un OBNL au contentieux hypersensible, il n’en reste pas moins qu’il est ici question de notre argent collectif ; d’une valorisation collective de cet artefact ; du travail (peu, voire non rémunéré) des artistes et des artisans qui octroie toute la valeur à ce trophée, à ce symbole. L’ADISQ a donc tort, selon moi, d’exercer un tel contrôle excessif sur cette image… Cela provoque même l’effet inverse ; ça leur donne une image contrôlante, maniaque.

Parce que, dans le cœur de tous et depuis 43 ans, ce Félix appartient « déjà » à tout le monde. Il est passé dans notre culture. Et, à juste titre, les produits culturels financés à même l’argent public ne devraient-ils pas atterrir plus rapidement dans notre domaine public ?

Notre avenir culturel devient de moins en moins libre

 

RIP : A Remix Manifesto dénonce avec brio l’arrogance commerciale de certaines compagnies qui s’approprient notre culture de façon démesurée et déséquilibrée. Il dénonce aussi la durée du droit d’auteur, qui serait trop longue, d’un point de vue social et culturel. À preuve : saviez-vous que vous n’aviez pas le droit de chanter dans un lieu public Happy Birthday to You (créée en 1893), avant 2016. Vous étiez tous d’irréductibles illégaux pendant 123 ans, au restaurant !

Au fait, à quel moment un « produit culturel » devrait-il devenir une « œuvre culturelle » ? Sachant que la première version du droit d’auteur de 1710 durait 14 ans, la durée de sa version contemporaine est de 70 ans après la mort de l’auteur. C’est long, longtemps. Et ça prive notre domaine public de notre propre culture.

Pour bâtir une société libre, nous devons limiter le contrôle du passé.

 

Cet enjeu de « propriété intellectuelle » n’est pas lié qu’à la culture. Il est aussi lié à l’agriculture et au milieu pharmaceutique. On voit ad nauseam des entreprises qui s’approprient des éléments préexistants appartenant à la nature ; qui moissonnent le fruit de l’innovation ouverte, du travail collaboratif universitaire et qui enferment le tout dans des brevets privés, tous droits réservés, au profit de leurs actionnaires et, souvent, au détriment de tous.

Prenons soin du domaine public

 

En conclusion, nos politiciens devraient se demander sérieusement comment réagir face à cette dérive exagérée du droit d’auteur. Comment intervenir face à tous ces déséquilibres de droits. Les droits d’une minorité qui exploite NOTRE culture ; ceux d’une majorité qui ont peine à la retoucher, à la citer, à l’exprimer, à s’exprimer, à leur façon créative.

Voilà des questions importantes que Pablo Rodriguez et Nathalie Roy devront tôt ou tard se poser. Parce que toute cette dérive juridique mérite réflexion. Pour le bien du public, des créateurs et de notre culture.

Or, l’histoire de Qualité Motel, ce groupe qui « ose » s’emparer de quelque chose qui, philosophiquement, appartient déjà à notre culture, n’est que la partie visible de l’iceberg. Anecdotique, à la rigueur. Mais qui sous-tend quelque chose de bien plus grave : la perte du bien commun, au profit de la privatisation sans retenue, à l’avantage d’une minorité de plus en plus puissante.

À voir en vidéo