Alexis Saint-Martin, le corps prisonnier

Le docteur Beaumont (à droite) se serait livré à plus de 230 expériences sur le corps d’Alexis Saint-Martin.
Photo: Wellcome Collection, domaine public, photomontage «Le Devoir» Le docteur Beaumont (à droite) se serait livré à plus de 230 expériences sur le corps d’Alexis Saint-Martin.

La recherche scientifique a permis une création rapide de vaccins contre la COVID-19. Mais pensons-nous parfois aux personnes qui sont soumises à des expérimentations en vue d’obtenir ces découvertes de la médecine ? Sans elles, pas de progrès médical. Ne conviendrait-il pas de se questionner un peu sur leur apport si précieux, qui ne se fait pas sans un don de soi remarquable et si essentiel ?

Le célèbre roman Frankenstein ou le Prométhée moderne, de Mary Shelley, présente un être créé de toutes pièces par un scientifique. Cette créature ressent le besoin de se détacher de son maître, dont elle est en fait devenue la victime. De la même manière ou presque, dans une période pas très éloignée de la parution du livre de l’autrice anglaise, Alexis Saint-Martin, un trappeur québécois né en 1794, devient lui aussi l’objet de l’attention pressante d’un scientifique.

Dans un cas comme dans l’autre, le sujet de la recherche devient dépendant du chercheur. D’une certaine façon, le chercheur prend possession de son objet de recherche, et cette situation s’impose comme très éprouvante dans le cas d’Alexis Saint-Martin, dont le corps devient prisonnier des recherches d’un docteur américain nommé William Beaumont.

Un événement fortuit

 

Faut-il un moment de l’histoire pour figer le corps du trappeur québécois Alexis Saint-Martin, né à Berthier en 1794, en objet de convoitise scientifique pour le monde des chercheurs en médecine ? En fait, c’est une simple balle de fusil reçue au cours d’un incident de chasse, le 6 juin 1822, qui provoque l’apparition d’une fistule, ou d’une ouverture dans sa poitrine, permettant de voir son estomac à l’œil nu. Dès lors, son sort en est jeté, et cette ouverture étonnante favorise des découvertes inédites, mais le corps se trouve soumis au regard scientifique.

Rien ne disposait Alexis Saint-Martin, homme libre, trappeur vigoureux et jeune encore au moment de l’incident, à fréquenter le monde médical. En ce début du XIXe siècle, dans les campagnes québécoises, le recours à l’homme de l’art ou aux médecins n’est pas si fréquent. Certains d’entre eux peinent à se faire reconnaître, se heurtant aux nombreux guérisseurs qui possèdent encore la confiance d’un grand nombre, comme c’est le cas des ramancheurs, qui replacent les os disjoints et dont la pratique s’étend sur de longues lignées familiales dont le savoir est respecté.

Alors, n’eût été cette balle le transperçant, Alexis Saint-Martin aurait sans doute eu assez peu d’occasions de recourir à un médecin dans sa vie. Mais voilà, courant les bois aux États-Unis, dans l’État du Michigan, au service de la compagnie American Fur, il risque bien de mourir de cette tragique blessure.

D’abord, il y a la balle entravant sa destinée, puis, par un étonnant retournement, c’est un médecin militaire américain, William Beaumont (1785-1853), qui lui sauve la vie de justesse. L’homme n’est pas un chercheur éminent. Il pratique la médecine auprès de soldats et intervient le plus souvent dans des causes désespérées, sans aucun raffinement médical s’apparentant à une pratique d’avant-garde, loin de là. Cet homme n’avait à ce moment à peu près aucune chance de se faire reconnaître par ses pairs. Mais l’impossible se produit et l’estomac d’Alexis Saint-Martin, offert à son regard, lui donne une occasion unique de faire sa marque. Il ne la manquera pas.

L’humble trappeur permet donc à ce médecin lié à l’armée américaine de devenir un chercheur scientifique réputé. Les recherches du docteur Beaumont sur l’estomac humain sont remarquées partout dans le monde scientifique. Le malheureux Alexis Saint-Martin n’a toutefois pas droit à beaucoup d’égards. Dès lors, il en nourrit un véritable ressentiment envers celui qui désormais veut le contrôle de son corps.

Un corps prisonnier

 

En fait, le docteur Beaumont s’arroge le droit de mettre le corps d’Alexis Saint-Martin à son entier service. Il paie même ce dernier pour s’assurer sa collaboration et va jusqu’à lui imposer des expériences souvent aliénantes permettant d’observer le fonctionnement de son estomac et du suc gastrique. Le chercheur attache ainsi de la nourriture à un fil dans l’estomac d’Alexis Saint-Martin. Il lui impose de ne pas bouger durant des heures, allongé sur une table, à demi nu, afin de faciliter ses expérimentations.

Le pauvre homme est étourdi, fatigué, angoissé. Peu importe, les recherches du docteur Beaumont doivent se poursuivre. En fait, le docteur se serait livré à plus de 230 expériences sur le corps d’Alexis Saint-Martin. À la fin de ses expériences, le docteur atteint la gloire et le trappeur sombre dans un terrible oubli.

Soumis un temps à l’emprise du scientifique, le corps d’Alexis Saint-Martin n’est pas libéré de son statut de cobaye à la fin de l’expérimentation. Pour tout dire, il demeure observé. Particulièrement par la presse mondiale, qui le présente comme un Canadien français misérable et alcoolique lorsqu’elle daigne en parler. Il demeure constamment harcelé par le docteur Beaumont, qui le veut auprès de lui et lui offre même de rester pour de bon à son service.

Par ailleurs, tant d’autres spécialistes de la médecine veulent voir sa fistule. Ils sont prêts à le payer pour qu’il l’expose. Alexis Saint-Martin se rend en Europe, à Londres, pour la montrer à des scientifiques, et même au grand public. Il souhaite pourtant simplement revenir habiter sur la terre qu’il possède, à Saint-Thomas de Joliette, et être cultivateur. Mais il ne le peut pas, étant toujours sollicité pour exposer sa fistule qui, de plus, ne se referme jamais, même avec le temps. Dans un document publié sous le titre « Fours Letters of Alexis Saint-Martin », on constate que l’homme cherche encore à repousser, dans une lettre datée de 1879, à la veille de sa mort, les demandes d’un réputé médecin américain cherchant à observer sa fistule.

Le trappeur n’a pourtant rien d’un homme démuni. Il sait écrire. Il gagnait bien sa vie comme trappeur jusqu’à sa malheureuse blessure. Il ne parvient toutefois jamais à se sortir de cette terrible soumission à la science, même marié et père de plusieurs enfants. Sans cesse son élan de vie est freiné par des demandes exigeant de lui qu’il ne soit qu’un être observé. C’est le triste sort, en fait, d’un homme dont le corps se trouve comme emprisonné.

Une véritable déchéance

 

Alexis Saint-Martin ne fait pas fortune grâce à l’exposition de sa fistule. Il reçoit bien un salaire du docteur Beaumont, mais durant quelque temps seulement. Son souhait de ne plus être approché par ce dernier le laisse dans une cruelle pauvreté. Il en vient à montrer sa fistule dans des expositions publiques, mais sans en tirer grand-chose sur le plan financier. Une entreprise commerciale lui offre même d’associer sa fistule à ses projets de promouvoir l’alimentation végétarienne, mais il refuse que son corps devienne un véhicule publicitaire.

Le tout tourne à l’absurde après sa mort, survenue le 24 juin 1880, alors qu’il a 86 ans. Sa famille, harcelée du vivant d’Alexis Saint-Martin par les demandes des scientifiques, en vient à vouloir cacher le corps de ce dernier à l’occasion de ses funérailles. D’ailleurs, une rumeur circule voulant qu’un médecin américain souhaite acheter le corps en vue de l’exposer ensuite dans un musée, ce qui inquiète les proches d’Alexis Saint-Martin.

Finalement, le corps du pauvre Alexis attend quatre jours pour être enterré et, en plein cœur de l’été, il en vient à exhaler des odeurs nauséabondes. On décide alors de l’enterrer dans un emplacement discret du cimetière de Saint-Thomas de Joliette, sans aucune pierre tombale. Avec le temps, le lieu de la sépulture fut oublié, et plus personne ne sait désormais où le corps a été enterré.

 
En 1962, la Canadian Physiological Society a offert une plaque commémorative à Alexis Saint-Martin, où l’inscription, en anglais, rend surtout hommage au docteur Beaumont. Même dans sa mort, le corps d’Alexis est humilié, quasi outragé, dépossédé de lui-même et même de sa langue.
 

Des questions éthiques

L’histoire d’Alexis Saint-Martin a eu un écho au XIXe siècle. Gustave Flaubert, l’auteur de Madame Bovary, s’en moque encore dans un passage de son livre Bouvard et Pécuchet, parlant « du Canadien de Beaumont ». Pendant un certain temps, la mémoire populaire n’est pas tendre envers ce trappeur, dont la fameuse fistule a pourtant permis des découvertes scientifiques inattendues, et ce, bien avant l’existence des rayons X. De fait, en notre XXIe siècle, ce souvenir paraît bien lointain, et plus personne ou presque ne connaît le nom d’Alexis Saint-Martin, même au Québec.

Il convient de penser que, de nos jours, la triste expérience d’homme-cobaye d’Alexis Saint-Martin ne pourrait se reproduire. Mais sa difficile expérience humaine nous montre la nécessité de reconnaître les mérites d’un être dont le corps humain est offert à la science, avec l’obligation de le respecter dans le cadre du protocole de recherche. S’il est permis de remettre en question, à juste titre, l’expérimentation scientifique faite avec des animaux, celle faite avec un être humain, comme dans le cas d’Alexis Saint-Martin, peut encore nous concerner. Toute sa vie, cet homme s’est insurgé contre son sort d’homme-cobaye, qui lui retirait presque complètement le droit de mener une vie normale.

Son expérience ne manque pas d’enseignements éthiques. La protection des droits de la personne est parfois plus importante que les volontés d’une science qui, un peu à la manière d’un docteur Frankenstein dans le célèbre roman de Mary Shelley, risquerait de faire de la créature soumise à la recherche une véritable victime. Faut-il faire des découvertes scientifiques en ne respectant pas la vie humaine et en cherchant seulement l’absolu d’un résultat ? La triste expérience de vie d’Alexis Saint-Martin nous montre éloquemment qu’il est préférable de ne pas s’engager sur cette voie.

 

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