Une infirmière, c’est plus que des bras

«Tout compte fait, chaque professionnel de santé et services sociaux est entièrement responsable de ses propres bras», écrit l’autrice.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «Tout compte fait, chaque professionnel de santé et services sociaux est entièrement responsable de ses propres bras», écrit l’autrice.

Cette lettre se veut une réponse à l’article de Marie-Ève Cousineau intitulé « L’infirmière comme bras droit du médecin ». D’abord, l’équipe que forment le Dr Rivard et l’infirmière Charest semble excellente et digne de mention. Bien qu’il soit clair (et très apprécié) que l’article cherche à faire reconnaître notre profession, il soulève également des considérations sociales plus larges quant à la réalité des infirmières, dont nous souhaitons discuter.

Primo, il importe de mentionner que le Dr Rivard est ici l’employeur de Mme Charest. Au Québec, bien qu’ils bénéficient de fonds publics, la majorité des GMF sont privés […] permettant aux médecins de s’incorporer comme travailleurs autonomes. Le Dr Rivard, comme beaucoup de nos collègues en première ligne, peut gérer sa clinique de façon autonome, par exemple en embauchant lui-même du personnel. La gestion privée des cliniques permet également de mettre des contraintes sur le champ de pratique des professionnels embauchés. C’est le privilège de l’employeur dans ce contexte. En revanche, pour l’énorme majorité des médecins et des infirmières, la relation est professionnelle, et non pas employeur-employé.

Pour ce qui est du reste de l’article, le principal point de tension est le titre : l’infirmière comme « bras droit » du médecin. Pourquoi cette expression vient-elle bousculer autant d’infirmières ? C’est qu’elle touche au cœur de notre autonomie professionnelle. Le Petit Robert définit le bras droit de quelqu’un comme « son principal agent d’exécution ». L’expression exprime bien sûr un lien de confiance entre l’exécutant et la personne qui mène, mais relève tout de même d’une relation de subordination. Dans une relation employeur-employé, cette expression a du sens, mais attention de ne pas l’appliquer à l’ensemble d’une profession dont les membres sont à la fois autonomes, indépendants et imputables.

Pour la plupart de nos concitoyens au Québec, le rôle et les activités réservées de la profession infirmière sont toujours nébuleux. Depuis la « modernisation » de notre profession il y a plus de 150 ans, l’infirmière est considérée comme subordonnée au médecin. La professionnalisation du travail infirmier s’est faite graduellement, à une époque où les femmes avaient peu de droits politiques et économiques. […] Des décennies de luttes féministes ont permis d’énormes progrès pour la condition des femmes et pour la profession infirmière, considérant la place qu’occupent les femmes au sein de celle-ci. Par exemple, nous ne sommes plus « prisonnières » d’écoles hospitalières durant notre formation et nous avons accès à des études universitaires. Par contre, notre position sociale au sein du réseau de la santé ne semble pas avoir changé au même rythme que l’évolution des droits des femmes.

S’impliquer à parts égales

La « subordination » du travail infirmier à la médecine n’est jamais réellement remise en question. On tient souvent pour acquis que la hiérarchie en santé se reflète sur les compétences et le savoir, une forme de « méritocratie », si on veut. Mais est-ce vraiment le cas ? […]

Au Québec, l’Office des professions, sous l’égide du ministère de l’Enseignement supérieur, chapeaute l’ensemble des 55 ordres professionnels du Québec. Pour être considéré comme une profession, un métier doit obtenir une loi qui l’autorise à se réguler par le biais d’un ordre professionnel et qui lui confère un champ d’activités réservées ou exclusives. La profession infirmière, par exemple, est régulée par l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, l’OIIQ, fondé en 1974 en même temps que voit le jour l’Office des professions. […] Les ordres professionnels établissent eux-mêmes les normes qui déterminent qui a le droit d’utiliser le titre professionnel qu’ils représentent. La professionnalisation est d’abord et avant tout un acte politique pour obtenir des privilèges de pratique.

Dans le domaine de la santé, de nombreux ordres professionnels ont des champs de pratique formalisés qui se chevauchent. Par exemple, une infirmière, un inhalothérapeute ou un médecin ont tous le droit d’administrer un médicament prescrit par nébuliseur, comme une pompe pour l’asthme. […] Mais en milieu hospitalier, par exemple, une nutritionniste, même si elle sait comment administrer ce genre de médicament parce qu’elle souffre elle-même d’asthme, n’a pas le droit de poser ce geste.

Pour les infirmières, de nombreuses compétences apprises sur les bancs d’école, principalement à l’université, ne sont pas reconnues formellement par le système professionnel. L’exemple le plus flagrant est probablement celui des infirmières praticiennes spécialisées (IPS). Depuis des années, celles-ci demandent qu’on reconnaisse leurs acquis ; elles ont la formation et l’expérience pour travailler de façon autonome, mais elles sont encore soumises à une relation de supervision avec leurs médecins dits partenaires.

De nombreuses études démontrent que les IPS du Québec ont l’une des formations les plus avancées au Canada, mais elles sont parmi celles qui ont le moins d’autonomie. Pourquoi ? Si on ne s’en tenait qu’aux compétences et à la formation, et donc à notre « méritocratie » précédemment soulevée pour discuter du corps médical, les IPS du Québec seraient beaucoup plus autonomes. Il en va de même pour d’autres professionnels de santé ; nous pourrions avoir toutes sortes de cliniques au Québec, dirigées par différents professionnels. Des infirmières, des travailleurs sociaux, des pharmaciens, des physiothérapeutes et autres pourraient tous s’impliquer à parts égales dans l’organisation de la première ligne, au maximum de leurs compétences.

Les raisons pour lesquelles ce n’est pas le cas ont tout à voir avec la politique et absolument rien à voir avec les compétences des professionnels en question. Sans entrer dans les détails du mastodonte bureaucratique qu’est le réseau de la santé et des services sociaux au Québec, il est important de noter que l’exclusivité de certains actes, qui comportent notamment des privilèges économiques et sociaux, peut agir comme barrière à l’autonomie et à l’usage du plein champ de pratique professionnelle.

À chacun ses compétences

 

Donc, est-ce que l’infirmière est l’appendice physique d’un médecin, comme son bras droit ou ses yeux ? Parfois oui, mais certainement pas par choix. La subordination de notre champ de pratique professionnelle n’a rien à voir avec nos compétences et tout à voir avec des prérogatives politiques déterminées par des gouvernements qui souvent n’ont aucune idée de la nature du travail infirmier.

On se souvient bien des paroles de M. Legault au début de la pandémie alors qu’il disait qu’on avait « besoin de bras » en CHSLD et que si des médecins spécialistes acceptaient de se porter volontaires, on leur ferait faire le travail des infirmières pour leur éviter le travail des préposées aux bénéficiaires. Ce genre de discours avait irrité autant les infirmières que les médecins et les préposés, car il nous positionnait dans une hiérarchie issue d’une autre époque, qui donnait un portrait erroné du travail que nous faisons.

Un radiologue n’a pas la formation et les compétences pour donner des médicaments à un résident de CHSLD qui souffre de dysphagie (difficulté à avaler), par exemple. Prétendre que les médecins ont les compétences de faire le travail de tous les autres soignants est absurde et réducteur pour nous tous. Ce discours de M. Legault nous a rappelé tout le chemin qui reste à faire pour faire reconnaître le travail infirmier, tout comme le titre de l’article de Mme Cousineau.

Tout compte fait, chaque professionnel de la santé et des services sociaux est entièrement responsable de ses propres bras. La plus grande partie de notre travail ne pourrait être effectuée par un autre professionnel. Comme tous nos collègues, la perspective que nous apportons aux soins est unique et nécessaire pour des soins sécuritaires et de qualité.

 

Ni les infirmières ni aucune autre profession en santé ne sont l’appendice ou l’extension d’une autre profession. La hiérarchie qui existe en santé ne reflète pas les compétences ou la valeur de chaque profession, mais plutôt son positionnement sur l’échiquier politique. Ce sont surtout des lois et des règlements politiques dans le réseau de la santé qui limitent l’autonomie des infirmières, pas nos compétences et notre savoir.

*Ont aussi signé ce texte : Audrey Bujold (infirmière), Caroline Dufour (infirmière), Marie-Claude Jacques (infirmière), Kenza Rahmi (infirmière auxiliaire et représentante de l’Association québécoise des infirmières et infirmiers) et Alexandre Magdzinski (infirmier)

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