Monsieur Bouchard, je suis en colère

René Lévesque
Photo: Louise Lemieux Archives Le Devoir René Lévesque

Je suis en colère. À 93 ans bien sonnés, avec toute ma tête, tout mon cœur, je pose un geste que je n’ai jamais fait, je vous écris, [M. Lucien Bouchard]. On s’est déjà rencontrés. Je suis Alice Lévesque, née le 17 août 1928, six ans après mon frère René, qui aurait fêté ses cent ans le 24 août prochain. Je sais être directe, vous me pardonnerez.

J’aurais apprécié beaucoup plus de nuances de votre part lors de vos entrevues données la semaine dernière à titre de président d’honneur de l’« Année Lévesque ». Un président d’honneur n’est-il pas censé faire honneur au célébré ? N’est-il pas censé relater sa vie, son œuvre, ses moins bons coups, mais surtout les bons ? Mais que retient-on de vos premiers propos, Monsieur Bouchard, à titre de président d’honneur du 100e anniversaire de René Lévesque ? Principalement vos états d’âme à l’égard de son parti, le vôtre aussi.

Je sais à quel point le Parti québécois — créé par mon frère entouré de gens fiers, qui avaient le Québec tatoué sur le cœur — a malmené tous ses chefs. Je connais la dynamique interne avec des membres exigeants, qui vous ont sûrement enragé plus d’une fois, blessé peut-être, comme le fut René à maintes reprises. Est-ce une raison pour déprécier ce parti comme vous le faites aujourd’hui ?

Pendant que vous décrivez le Parti québécois comme un « véhicule usé », qui « ne mérite pas de très bien aller », dites que « c’est pas fort », que « ça clique pas », que « les gens n’en veulent plus », et qu’« on en choisira un autre », on vous entend en revanche vous attrister du sort réservé aujourd’hui au Parti libéral. Vous dites espérer sa remontée, le décrivez comme « un grand parti qui a laissé un grand patrimoine aux Québécois, parce que ça nous prend une “alternative” ». Il faut que le Parti libéral se reconstitue, selon vous, car sa faiblesse n’est pas bonne pour la démocratie.

Je ne comprends pas que vous n’ayez pas mis la même énergie à défendre l’héritage du Parti québécois, qui a accompli de grandes choses pour le Québec. Ou à souligner la résilience et la force de conviction de ses membres, qui ont porté pendant toutes ces années, et malgré les aléas, le projet de souveraineté — projet qui, selon vous, reste « une nécessité politique ». Vous auriez aussi pu insister sur le rôle et l’importance du Parti québécois pour la démocratie, à l’approche d’élections qui risquent de confirmer la grande domination de la Coalition avenir Québec (CAQ). Vous auriez certes pu évoquer les questionnements de René sur la longévité des partis, de tous les partis, mais reconnaître aussi que celui qu’il a fondé a su mobiliser une nouvelle génération de membres et de candidats qui, sans aucun opportunisme, croient encore au projet de faire du Québec un pays. Mais, Monsieur Bouchard, vous avez fait le contraire. Vous avez laissé entendre que nous avancerons avec « un autre véhicule », que ce sera « peut-être avec d’autres mots que souveraineté, séparatisme ».

Les partis politiques vivent des cycles. Permettez-moi ce rappel historique. J’ai vécu la mort de votre propre parti, le Bloc québécois, en 2011, qui était passé au fil des ans de 54 à 4 députés. J’ai fêté sa remontée en 2019 avec 32 députés. Vous vous souviendrez aussi du Parti progressiste-conservateur en 1993, qui a chuté de 151 à 2 élus, pour reprendre le pouvoir en 2006.

Dans ce contexte, pourquoi condamner le Parti québécois au trépas ? D’autant que la direction du véhicule politique qui vise à mener la nation québécoise à son indépendance, vous le savez mieux que quiconque, implique un haut degré de difficulté, exige une habileté exceptionnelle et impose de féroces périodes en eaux troubles.

En entrevue, vous avez été très dur envers un Parti québécois qui propose, s’il est élu en 2022, de tenir un référendum. C’est, avez-vous dit, « irresponsable ». Cela « manque de réalisme ». Mais ne dénoncez-vous pas ainsi exactement ce que proposait mon frère René, en 1970 et en 1973, s’engageant à créer un pays sur la simple base du résultat électoral ? Puis en 1976, s’engageant à tenir un référendum, alors qu’aucun sondage ne donnait la souveraineté majoritaire ?

Dommage que vous soyez si dur au moment où l’on inaugure la statue de Jacques Parizeau, au pied de laquelle il est écrit « N’ayez pas peur ». Je ne suis pas une pure et dure, mais on ne gardera pas cette option vivante et les indépendantistes mobilisés par la résignation et en craignant une consultation populaire sur la question de l’indépendance du Québec. Pourquoi aujourd’hui condamner tout entier le parti pour cet élément stratégique sur lequel il est impossible d’atteindre l’unanimité ?

Photo: Courtoisie Alice Lévesque

Près de 27 ans après le deuxième référendum, ni vous ni moi ne savons où s’en va l’histoire. Qui aurait dit, il y a à peine quelques mois, que l’indépendance du Québec, ce mot tabou, serait de retour dans l’actualité et que cela incarnerait, pour plusieurs, à nouveau la seule option valable pour permettre enfin au Québec d’assumer ses choix ?

Vous avez le droit de ne plus croire au Parti québécois de 2022, vous avez vos raisons. Vous avez le droit de le critiquer. Mais j’ai été très attristée et choquée que vous condamniez le parti de celui que vous honorez cette année, le parti qui porte toujours haut et fort son option. Ce parti a subi au cours de son histoire de nombreux coups, je ne m’attendais pas au vôtre, si cinglant.

Vous dites que René avait le sens des mots ; vous l’avez, vous aussi, Monsieur Bouchard. Vous connaissez le poids et la portée des mots, le poids et la portée du titre de premier ministre du Québec, et du titre de président d’honneur du 100e anniversaire de René Lévesque.

Je ne doute aucunement que vous estimiez René. Je comprends que vous ayez pu trouver pénible de diriger ce parti exigeant, démocratique à l’extrême, dans lequel les membres ne se gênent pas pour défier leur chef. Je vous demande, en tout respect, de faire preuve de plus de rigueur et d’équilibre dans votre évaluation d’un élément central de l’héritage de René Lévesque, soit le véhicule politique qu’il a créé, le Parti québécois.
 



(Mise à jour 7/06/22) Une version précédente de ce texte, qui indiquait que le Bloc québécois est passé, au fil des ans, de 75 à 4 députés, a été corrigée.

 

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