Le projet Québec ZéN, une nécessaire utopie

«Les gouvernements doivent puiser dans l’immense arsenal de la réglementation et de la fiscalité afin d’induire des changements majeurs sans qu’il en coûte au Trésor public, en veillant à ne pas pénaliser les populations vulnérables», affirment les auteurs.
Photo: Alexis Riopel Le Devoir «Les gouvernements doivent puiser dans l’immense arsenal de la réglementation et de la fiscalité afin d’induire des changements majeurs sans qu’il en coûte au Trésor public, en veillant à ne pas pénaliser les populations vulnérables», affirment les auteurs.

Dans son billet du 4 juin dernier, le sociologue Gérard Bouchard présente un projet qui, selon lui, «impressionne par sa philosophie généreuse et la portée de ses ambitions», le projet Québec ZéN (zéro émission nette) du Front commun pour la transition énergétique. Il pose aussi d’excellentes questions sur la faisabilité des transformations profondes inhérentes à ce projet. À son invitation, voici nos réponses.

Essentiellement, Monsieur Bouchard, vous demandez si le projet Québec ZéN est une utopie. Eh bien… disons ceci. Devant les pires menaces auxquelles l’humanité ait dû faire face, soit l’emballement climatique et l’effondrement des écosystèmes, le scénario qui domine présentement est celui de la pensée magique : par insouciance ou par impuissance, nous poursuivons collectivement notre fuite en avant en croisant les doigts pour que les mesures notoirement insuffisantes et contradictoires mises en place par nos gouvernements s’avèrent miraculeusement suffisantes.

La « Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité », dont vous avez pris connaissance, propose une autre approche : celle d’un projet de société structurant, fondé sur le dialogue social, coconstruit et codéployé par l’ensemble des parties prenantes — gouvernements, municipalités, entreprises, autres organisations, collectivités, individus — afin de transformer les systèmes sous-jacents aux crises qui nous frappent.

Aboutissement de la phase 1 de Québec ZéN, ce document élaboré par plus de 80 organisations ne se prononce pas sur notre sagesse ou notre folie collective. Il présente simplement les transformations qu’il faut opérer d’urgence pour atteindre la carboneutralité dans les délais impartis — tout en instaurant une société plus égalitaire et respectueuse des droits des peuples autochtones.

Concrétiser l’utopie. Première déclinaison de la phase 2, qui marque le passage à l’action, le projet Collectivités ZéN […] propose la mise en place de collectivités territoriales « zéro émission nette », plus résilientes et justes. En démarrage dans quatre territoires, bientôt huit, il vise à rassembler graduellement les acteurs clés de tous les secteurs et la population de ces collectivités autour de porteurs de Chantiers de transition bien enracinés dans leur milieu afin de mener des démarches structurées et inclusives de décarbonation du territoire.

Très bientôt, des Chantiers ZéN en milieu de travail, portés par les travailleurs et travailleuses, seront aussi lancés afin de transformer les pratiques et viser l’écologisation des industries, des commerces et des institutions. Nous espérons que ces formules feront boule de neige et, par leur effet d’entraînement, contribueront à faire évoluer rapidement les mentalités ainsi que les politiques publiques du Québec et du Canada.

Des efforts financiers extraordinaires. D’où viendront les investissements nécessaires à la transition ? Si la lutte contre les émissions de GES était reconnue pour ce qu’elle est — une véritable guerre pour la sauvegarde du vivant sur terre —, nous mobiliserions sans hésiter toutes les ressources disponibles pour mettre fin à cette dévastation. Et c’est précisément ce que propose la feuille de route : cesser d’investir nos fonds publics, les avoirs de nos caisses de retraite et nos épargnes dans une économie qui carbure à la surexploitation des ressources, à la surconsommation et au gaspillage, et sur laquelle nous n’avons aucun pouvoir ; réorienter massivement nos leviers financiers collectifs vers des activités désirables et des modèles économiques compatibles avec le bien commun.

De plus, les gouvernements doivent puiser dans l’immense arsenal de la réglementation et de la fiscalité afin d’induire des changements majeurs sans qu’il en coûte au Trésor public, en veillant à ne pas pénaliser les populations vulnérables.

Quelle économie ? Vous demandez, Monsieur Bouchard, comment, au moyen du dialogue social, convaincre les grandes compagnies de s’amender ? Comment amener le monde des affaires à passer à la décroissance ? En fait, bien que la Feuille de route reconnaisse un lien clair entre la crise socio-écologique et le modèle économique dominant, et propose une transition misant sur la sobriété matérielle et une importante descente énergétique, il n’y a pas consensus parmi les forces qui composent le Front commun sur la position à adopter vis-à-vis de la décroissance et du capitalisme comme tels.

Le rapport du GIEC sur l’atténuation des changements climatiques rendu public en avril dernier a ramené ces enjeux au cœur du débat. En effet, les consensus scientifiques qui s’y expriment, sur les trajectoires les plus réalistes pour atteindre la carboneutralité en temps opportun, impliquent une réduction importante et planifiée de la demande d’énergie et de la consommation en général dans les pays riches. La décroissance fait maintenant partie de la discussion, tout comme la planification économique et d’autres modèles de propriété que le capitalisme.

Le sujet n’est donc pas clos, cher Monsieur Bouchard. Espérons que nos chemins se croiseront à nouveau pour que nous puissions poursuivre cette intéressante conversation, dans les pages du Devoir ou ailleurs.

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