Pour enterrer l’espoir

«J’attends avec grande hâte le jour rituel où nous pourrons enfin enterrer l’espoir. Car la bête ne veut pas crever, la maudite. En prière apocalyptique, un petit soupir de soulagement accompagne chaque répétition que du mieux est à venir. C’est une institution, on s’y accroche», croit l'auteur.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «J’attends avec grande hâte le jour rituel où nous pourrons enfin enterrer l’espoir. Car la bête ne veut pas crever, la maudite. En prière apocalyptique, un petit soupir de soulagement accompagne chaque répétition que du mieux est à venir. C’est une institution, on s’y accroche», croit l'auteur.

Je suis né en 1995. Deux grandes constantes m’ont accompagné ma vie durant. Il y a d’abord eu une peur prenante, médiatisée dès mon plus jeune âge par les nouvelles d’un monde en complète érosion. Ensuite, et de manière paradoxale, un mensonge, répété ad nauseam, nous assurant que tout cela ne serait ultimement qu’un mauvais rêve.

Je vous vois venir. Ce sont des mots bien durs : un mensonge ! Ce n’est pas comme si on avait chômé ! On a travaillé à changer les choses, non ?

Effectivement. Chaque année, nous avons émis plus de GES, nous avons rasé plus de forêts, nous avons consommé plus de viande. Nous avons certes investi massivement dans de nouvelles technologies, mais celles-ci ne nous ont offert aucune indication qu’un changement de cap était à venir.

Les énergies renouvelables sont un de ces beaux rêves. Réalisons-nous la quantité de ressources rares qui seraient nécessaires pour construire les panneaux solaires, les éoliennes et les piles à combustible dont semble être bâti notre avenir ? Ces technologies ont des durées de vie notoirement courtes, fournissent peu d’énergie comparativement aux combustibles fossiles et dépendent de matériaux limités et difficiles à extraire. Que nous coûtera réellement leur implémentation ? De même, la capture de carbone émet présentement plus de GES qu’elle n’en retire de l’atmosphère, un échec d’efficacité qui n’est pas près d’être surmonté.

On n’échappe plus à cette conception tordue de l’espoir. On nous dit qu’un monde meilleur est en route. On nous dit que les nouveaux projets d’extraction pétrolière permettront d’en faire une réalité. On admet certainement que ça ne sera pas facile, mais on continue ensuite, comme si de rien n’était, à aggraver les choses.

Et pendant ce temps, le monde se délite et s’étiole à vue d’œil.

Pour certains, cette dissonance devient la source d’un nouveau mal, l’écoanxiété. L’écoanxiété est trop souvent décrite comme un signe que les outils que nous offre la société sont mal adaptés pour nous permettre de sentir que nos gestes individuels ont un réel impact. Cette définition me pue au nez. Le problème est tout autre. L’écoanxiété exprime le moment charnière où une prise de conscience de la crise s’éclate contre le mur incohérent de l’espoir. C’est la réalisation du mensonge, que l’histoire qu’on se raconte depuis des décennies n’a rien accompli, sinon sceller notre destin. […]

Faire son deuil

 

J’attends avec grande hâte le jour rituel où nous pourrons enfin enterrer l’espoir. Car la bête ne veut pas crever, la maudite. En prière apocalyptique, un petit soupir de soulagement accompagne chaque répétition que du mieux est à venir. C’est une institution, on s’y accroche.

L’espoir n’est plus une attitude envers le futur. C’est un discours bien précis, un ajout obligatoire qu’on attache à toute description de la réalité, celle qui nous rappelle que tout fout le camp. Regardez autour de vous, il n’y a rien de réjouissant à l’horizon. Cet espoir sonne creux.

C’est qu’on lui donne beaucoup de vertus, à l’espoir. Supposément que voir tout en noir paralyserait la prise d’action. Pourtant, force est de constater que, si nos lunettes roses ne nous empêchent pas d’avancer, la trajectoire que pointe cette perspective n’en est pas moins lugubre. Au-delà, permettez-moi tout de même un doute. Enterrer l’espoir tuerait-il vraiment notre désir d’agir ? « Au contraire ! » m’entendrez-vous clamer. La colère, la panique, la tristesse, la résignation sont autant de forces capables de mouvoir. Nous avons simplement oublié comment nous en servir.

J’envie parfois les chrétiens de l’époque de la grande peste. Devant des montagnes terrassantes de cadavres, le désespoir trouva réponse dans la colère de Dieu. Si un tel cataclysme pouvait avoir lieu, ça ne pouvait être que parce qu’un crime terrible avait été commis. Un crime dont il fallait payer le prix. Devant le mal, il y avait donc non seulement le deuil, mais aussi le repentir. Si un tel sentiment pouvait encore nous venir facilement, on penserait sans grand effort aux générations futures et à la destruction qu’on dirige, leur héritage.

Enterrer l’espoir est la première étape du repentir sur lequel repose notre avenir. Un sacrifice est de mise. Nous avons à sacrifier ces choses tenues pour acquises. Notre dépendance à la voiture, notre consommation abusive de viande, notre accès à mille richesses pourvues par autant de mains invisibles. De même, sacrifier le confort et la facilité qui auront fait de nos vies, l’histoire d’un moment, une exception historique.

Faire son deuil de l’espoir, c’est se détourner d’un futur illusoire et construire un sens nouveau. Le monde est activement en train de mourir, par notre main, par nos choix, par notre mode de vie excessif. Cessons cette obstination à calfeutrer la coque d’un navire perdu. Acceptons le canot de sauvetage qui se présente. Aussi petit soit-il, aussi difficile que puisse en être la navigation, nous savons qu’il peut suffire.

Et il durera peut-être assez longtemps pour voir un jour l’espoir, le vrai, revivre.

À voir en vidéo