La lutte pour l’environnement, un mégaprojet audacieux

«L'idée de privilégier l’économie sociale et des formules communautaires devra être conjuguée avec la part importante d’individualisme dans notre société», affirme l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «L'idée de privilégier l’économie sociale et des formules communautaires devra être conjuguée avec la part importante d’individualisme dans notre société», affirme l'auteur.

L’auteur est historien, sociologue, écrivain, enseignant à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Voici une initiative sans précédent dans notre société (Québec ZéN, pour « zéro émission nette »). Elle se signale par quelques traits hors de l’ordinaire et mérite une attention particulière. C’est ce que j’aimerais illustrer à partir du document « Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité ». Issu de la phase 1 du projet, ce document résulte d’une réflexion à laquelle plus de 80 organisations ont collaboré. Le projet lui-même est piloté par le Front commun pour la transition énergétique, une coalition formée d’organismes environnementaux, citoyens, syndicaux, communautaires et étudiants.

Qu’est-ce que le projet Québec ZéN ?

Un travail de collaboration Le projet est issu d’une grande coalition. Les organismes composant le Front commun représentent près de deux millions de personnes. Cette ampleur est exigée par la finalité générale du projet : agir sur la pollution, mais aussi favoriser une vie collective renouvelée, fondée sur la carboneutralité. Dans l’esprit de l’écocitoyenneté, on tient aussi à mobiliser les populations locales. On vise donc une structure et des stratégies d’intervention à l’échelle sociétale, comme le veut l’immense chantier que constitue le redressement environnemental avec tous ses défis.

Des enjeux diversifiés Il s’agit, certes, d’œuvrer pour l’avenir de la planète et de sauvegarder la biodiversité, mais la Coalition élabore aussi une démarche spécifique pour notre société, une démarche axée sur la justice et l’équité, qui assure la protection des Autochtones, le respect des droits de la personne et la prise en charge de l’écoanxiété chez les jeunes, le tout dans l’esprit d’une justice intergénérationnelle. Autres paramètres : démocratie participative, solidarité, partage, inclusion, créativité, solidarité internationale.

Un programme ambitieux Le projet ouvre la problématique environnementale sur de larges horizons en abordant la transition énergétique non seulement comme un défi technique, mais comme « un projet de transformation sociale » : on parle de remodeler le système économique, le transport (réduire « l’auto solo » à l’état d’exception), la finance, l’alimentation, la consommation, ainsi qu’une redéfinition des valeurs. L’idéal de justice sociale prime les intérêts des lobbys industriels et financiers, condition nécessaire à l’atteinte de la carboneutralité. On vise « un mouvement de changement à toutes les échelles », du local à l’international. La « société de conservation » remplacera la « société de consommation ».

Des initiatives audacieuses Aller au-delà des négociations avec les ministères et le milieu des affaires en s’assurant « la contribution et la participation actives des populations concernées », mobiliser toutes les sphères de la société, réaliser le 100 % d’énergie renouvelable et tendre vers le zéro déchet.

Moyen d’action Pour convaincre les décideurs et les autres parties prenantes, la Coalition mise sur le « dialogue social » qui a permis sa formation, démontrant son efficacité. Les responsables souhaitent que cette « révolution [soit] tranquille ».

Voilà un programme qui conduit à un grand projet collectif pour le Québec.

Des questions

 

Le projet impressionne par sa philosophie généreuse et son ample portée. Cependant, l’enthousiasme qu’il inspire ne fait pas oublier les difficultés qui l’attendent. En voici quelques-unes.

Comment ces changements seront-ils financés ? Les responsables conviennent qu’ils nécessiteront « des efforts financiers extraordinaires », surtout qu’il est question a) d’instaurer « de robustes mécanismes de compensation » pour éviter que les ménages à revenus modestes ne portent le fardeau des changements davantage que les nantis, b) d’« accompagner les entreprises » pour leur permettre de se décarboner tout en résistant à la tentation de la relocalisation. En ce qui concerne les solutions, on parle de mettre à profit les paradis fiscaux et surtout de transformer nos politiques économiques afin de réorienter les flux d’investissement vers la transition énergétique, sans recourir à des politiques d’austérité (on parle plutôt de « sobriété »). S’y s’ajoutera peut-être un fardeau fiscal plus lourd pour les riches ?

Enfin, l’idée de privilégier l’économie sociale et des formules communautaires devra être conjuguée avec la part importante d’individualisme dans notre société.

Nouveauté On écarte les concepts de recyclage, d’économie verte et de développement durable ; ils supposent que la production et la croissance pourraient continuer comme avant.

La faisabilité Comment, au moyen du dialogue social, convaincre les grandes compagnies de s’amender ? Comment amener le monde des affaires à accepter la décroissance — n’est-ce pas de cela qu’il s’agit ? Comment concrétiser la démocratie participative, une idée séduisante mais dont l’historique est parsemé d’échecs ? N’est-ce pas aussi le cas de la volonté d’axer l’économie sur la satisfaction des besoins plutôt que sur l’accumulation ? Et comment mettre au pas la grande industrie pour éviter qu’elle n’influence indûment l’État ? Pour atteindre ces buts, ne faudra-t-il pas abandonner le capitalisme ? Un autre problème se posera peut-être dans le choix « sans compromis » des transports « actifs, collectifs et partagés ». On notera, par ailleurs, que les responsables ont la prudence de ne pas annoncer d’échéancier.

Ce projet exaltant appelle manifestement des précisions. Les lecteurs du Devoir souhaiteront sans doute connaître les réponses aux questions que j’ai formulées. Ce sera fait dans l’édition du 6 juin. Carole Dupuis, Mélanie Busby et Éric Pineault ont aimablement accepté de donner suite à ce texte.*

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