Accueillir (une métaphore)

«J’aimerais que nous nous demandions si la solidarité, comme moteur de réflexion et de recherche de solutions, ne serait pas tout aussi puissante, voire davantage, que la protection butée de soi-même et de ce que l’on possède», écrit l’autrice. 
Photo: Getty images «J’aimerais que nous nous demandions si la solidarité, comme moteur de réflexion et de recherche de solutions, ne serait pas tout aussi puissante, voire davantage, que la protection butée de soi-même et de ce que l’on possède», écrit l’autrice. 

Mélikah Abdelmoumen est née à Chicoutimi en 1972. De 2005 à 2017, elle a vécu à Lyon. Elle est titulaire d’un doctorat en littérature de l’Université de Montréal et a publié de nombreux articles et nouvelles, ainsi que plusieurs romans et essais, dont Les désastrées (2013) et Douze ans en France (2018). Elle a été éditrice chez Groupe Ville-Marie littérature. Baldwin, Styron et moi est paru chez Mémoire d’encrier cet hiver. Elle est rédactrice en chef de la revue Lettres québécoises.

Je suis, depuis l’automne 2021, la rédactrice en chef de la revue Lettres québécoises, une institution dans notre domaine littéraire. Comme c’est le cas pour toutes les revues culturelles, LQdoit mener son combat avec les moyens qui sont ceux de la culture dans une société comme la nôtre. Il y a donc, pour chacun de nos quatre numéros par an, un nombre de pages limité, un budget à respecter pour pouvoir continuer à vivre et à payer correctement ceux qui travaillent et écrivent pour la revue.

Il faut sans cesse avoir en tête notre mission et, si l’on veut, l’identité de la revue, son rôle : défendre la littérature québécoise, rendre compte de ce qui s’y passe, faire découvrir ses nouvelles voix, tenir un cahier critique conséquent, rendre justice et hommage aux voix fondatrices, laisser s’exprimer différentes générations, différents groupes sociaux, différentes déclinaisons de ce que c’est qu’un auteur québécois ou une autrice québécoise aujourd’hui… et en ce qui me concerne, en tant que rédactrice en chef, aller à la découverte de ce que je ne connais pas et faire une place même à ce qui ne tombe pas dans mes goûts mais qui est valable, intéressant, prometteur, qui touche des enjeux importants aujourd’hui.

Le problème que mes collègues Nicholas Giguère, Alexandre Vanasse, Mégane Desrosiers et moi avons vite dû affronter est le suivant : tout ça ne peut pas entrer dans quatre numéros au format papier d’une centaine de pages par an. Beaucoup de gens voudraient être accueillis et recensés dans LQ, mais nous n’avons pas les moyens d’accueillir tout le monde.

Comment concilier cette dure réalité avec ce que je perçois comme mon devoir ? Comment ne pas penser que la réalité et mon idéalisme ne pourront jamais s’accorder ? Comment ne pas finir par dire : « Désolée, on ne peut pas tous vous accueillir, c’est ainsi » ?

Penser hors des clous

 

Ça s’est fait instinctivement. Quelque chose comme : « Mélikah, pense hors des cases, pense hors des clous, sers-toi de ton d’imagination. » Et j’ai des collègues qui pensent de même, et qui m’y accompagnent.

Ça a donné la création d’un billet de la rédactrice en chef que nous faisons paraître huit fois par an en ligne, sur l’ensemble de l’œuvre d’un auteur ou d’une autrice qui n’a pas la reconnaissance qu’il ou elle mérite et pour qui nous n’avons pas eu assez de place dans les pages de la revue papier.

Ça a donné, lorsqu’une autrice écrit un texte superbe sur ce que c’est que de vivre avec la réception médiatique plus que silencieuse d’un premier roman paru en pleine COVID (après notre réflexe de dire : « désolée, mais nous n’avons pas les moyens de le mettre dans la revue, nous sommes surbookés »), penser avec les collègues à plutôt créer un nouvel espace pour ces voix sur notre site Internet, intitulé « Opinions libres », et proposer à l’autrice de l’inaugurer.

Ça donnera cet automne un spectacle littéraire dans le cadre duquel 20 auteurs et autrices collaboreront à un grand texte à partir de tous leurs textes courts.

Ça demande un peu plus de travail, ça demande un peu de se casser la tête, et nous n’avons toujours pas accueilli tous ceux et toutes celles dont nous sentons que c’est notre devoir de les accueillir, mais au moins, j’ai le sentiment d’avoir brisé les chaînes qu’avait enroulées autour de moi un discours dominant, prétendument plus pragmatique, sur l’accueil.

Le cœur de la métaphore

 

Diriger une revue n’est pas diriger un pays, un État. Je le sais bien. Mais le cœur de la métaphore, ici, est la question de l’accueil et des automatismes que nous avons développés (ou que ça arrange certains que nous développions) pour ne pas le penser autrement, pour ne pas perdre un peu de nous-mêmes ou de ce que nous possédons (épouvantail qu’on agite sous nos yeux pour ne surtout pas que nous pensions hors des cases).

Pourtant, je sais que nous sommes plusieurs à être prêts à perdre un peu de nous-mêmes, ou de ce que nous possédons (et même plusieurs à le faire déjà), par solidarité. Mais il semblerait que dans notre grand dialogue de sourds sur ce qu’est l’accueil, nous n’ayons pas encore trouvé moyen de discuter en se mettant sur un autre plan que celui qui nous est proposé, tout le temps, partout…

Il faudrait que nous soyons plus audibles dans le discours public. Que nous convainquions ceux et celles qui hésitent, ou qui n’y ont jamais pensé, de tenter une expérience : se mettre en position de doute face à certaines formules majoritaires dans l’espace médiatico-politique. Tenter de se déprogrammer. D’imaginer ce que ce serait d’être avant tout pour l’accueil et la solidarité, et de chercher des façons de les rendre possibles, réalisables. Se demander collectivement si ça coûterait vraiment si cher de tous et toutes perdre un peu de ce que nous possédons, de secouer un peu ce que nous sommes.

J’aimerais que nous nous demandions si la solidarité, comme moteur de réflexion et de recherche de solutions, ne serait pas tout aussi puissante, voire davantage, que la protection butée de soi-même et de ce que l’on possède.

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