Un compromis de paix est possible, plaide Edgar Morin

À Bruxelles, des manifestants montrent des photos d’une Ukraine détruite devant la Représentation permanente de la République fédérale d’Allemagne auprès de l’Union européenne.
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse À Bruxelles, des manifestants montrent des photos d’une Ukraine détruite devant la Représentation permanente de la République fédérale d’Allemagne auprès de l’Union européenne.

La Russie et l’Ukraine sont engagées « dans une guerre longue », « avec une escalade continue dans l’exaspération d’un conflit dont la généralisation » pourrait ravager « l’Europe et le monde », observe Edgar Morin. Le philosophe français a pris la plume afin de faire connaître à quelques médias, dont Le Devoir, ses réflexions sur un monde en danger, qui le tient en alerte, mais dont il refuse de désespérer.

La guerre aggrave la dictature de Poutine. Peut-être suscitera-t-elle un coup d’État qui le renverserait, ce qui semble difficile vu l’étroit contrôle de la police secrète. Poutine assume à la fois l’héritage tsariste et l’héritage stalinien, sans être ni un tsar ni un Staline. Il exalte le culte de la grande et sainte Russie tsariste et poursuit les méthodes de la police secrète stalinienne. Il n’entretient pas le culte de sa personnalité, mais se plaît parfois à exhiber sa virilité.

Il est devenu progressivement de plus en plus autoritaire et répressif. Il a souffert de l’effondrement de l’Union soviétique tout en sachant qu’il ne pourra la ressusciter, même s’il a pu déclarer « Celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de cœur, celui qui souhaite sa restauration n’a pas de tête ». Il entretient la volonté de remembrer au moins son noyau slave et de garder pied et œil dans le Caucase.

Par ailleurs, la réalité ukrainienne s’est imposée alors que Poutine n’y voyait qu’un agrégat de petits Russes (nom traditionnel en Russie des Ukrainiens dans le passé) et de Russes. Il n’a pas vu l’Ukraine comme une unité nationale. Il ne se doutait pas que l’agression russe parachèverait et consoliderait cette unité.

Toutefois, l’Ukraine est d’une complexité redoutable. Même si l’on exclut le Donbass, elle comporte une minorité (impossible à chiffrer) russophone partagée entre l’hostilité à une Russie dictatoriale et dévastatrice et l’adhésion totale à la mère patrie. Florence Aubenas a fait état dans Le Monde d’une petite manifestation prorusse tenue le 9 mai à Kiev même. Il y a aussi l’ambiguïté d’un culte avec statues à Bandera, qui fut le leader de l’indépendance ukrainienne, d’abord émigré puis collaborateur des nazis et complice de leurs crimes durant l’occupation de l’Ukraine par la Wehrmacht.

Le banderisme a laissé ainsi un héritage nazi certes minoritaire, mais ce sont les fascistes ukrainiens qui se sont trouvés en première ligne dans la guerre contre les séparatistes du Donbass et qui y ont commis des exactions ; le régiment Azov a été sous commandement fasciste et intégré par temps de guerre dans la garde ukrainienne. Certes l’Ukraine s’est démocratisée en s’urbanisant et s’est occidentalisée dans son consommationnisme dû à son essor économique. Le vieil antijudaïsme populaire d’une Ukraine rurale s’est progressivement réduit, et un juif y a été élu président. Toutes ces contradictions se sont atténuées dans la guerre.

Pour qu’il y ait une paix de capitulation comme celle de la France en 1871 et en 1940, il faut un vaincu en déroute totale. Sinon la paix est une affaire de compromis qui s’établit selon le rapport des forces et les subtilités de la diplomatie.

Actuellement, le rapport des forces est à peu près égal, avec la difficulté russe d’occuper tout le Donbass : et même une occupation éventuelle modifierait le rapport des forces sans que l’Ukraine soit vaincue. On pourrait également envisager une offensive ukrainienne qui refoulerait les armées russes jusqu’à la frontière, mais la Russie demeurerait une énorme puissance militaire menaçante. Un compromis de paix est donc possible, en dépit des criminalisations réciproques et des haines exaspérées qui tendent à l’empêcher.

Le compromis suppose l’indépendance de l’Ukraine, qui est absolument indispensable, mais indépendance ne signifie pas nécessairement intégrité du territoire. Ici se pose la question du Donbass, région industrielle équipée et en grande partie peuplée par des Russes du temps de l’URSS et qui reste russophone et russophile. Certes un certain nombre de russophones sont devenus hostiles à la dictature poutinienne et à la brutalité de l’invasion russe, mais une grande partie est engagée dans la guerre qui dure depuis 2014 contre l’armée ukrainienne.

On voit mal cette région revenir purement et simplement à l’Ukraine actuelle, devenue viscéralement antirusse. Et si c’était le cas, les prorusses subiraient une rude répression et ne cesseraient de se révolter.

On voit difficilement son intégration dans une Ukraine fédérale. Un référendum serait souhaitable pour décider soit un statut de république « indépendante », soit une intégration à la Russie — ce qui ne pourrait se faire qu’avec en contrepartie la garantie de l’indépendance de l’Ukraine par accord international incluant l’OTAN —, avec une neutralité selon le mode autrichien ou une intégration dans l’Union européenne. J’ajoute qu’il serait important d’envisager dans le futur l’inclusion de la Russie dans l’Union européenne comme issue positive à la relation Russie-Occident.

Le Donbass étant d’importance économique et stratégique pour l’Ukraine, il serait à prévoir dans tous les cas un condominium russo-ukrainien qui en partagerait les richesses.

Le statut du littoral de la mer d’Azov devrait être traité. Un contrôle russe pourrait être compensé par la constitution de Marioupol et d’Odessa comme ports francs comme le fut Tanger.

Refuser l’hystérie antirusse

Par ailleurs, il serait souhaitable que dès l’armistice soit prévue la possibilité d’exportation des blés ukrainiens comme celle des blés russes pour les pays qui en sont privés.

Le montant des réparations et de la reconstruction en Ukraine devrait être assumé non seulement par la Russie, mais aussi par les Occidentaux, qui, en contribuant à la guerre, ont aussi objectivement contribué aux destructions.

L’hystérie antirusse, non seulement en Ukraine, mais en Occident, comme en France, devrait s’atténuer et être combattue, comme l’hystérie antiallemande, qui confondait Allemagne et nazisme. Il est honteux qu’on interdise artistes, danseurs, metteurs en scène, sportifs russes et il est heureux que malgré la demande de cinéastes ukrainiens, les cinéastes russes n’aient pas été exclus du Festival de Cannes.

Enfin, il faut souhaiter que la paix arrive le plus rapidement possible, car la guerre produit des désastres humains irrémédiables en Ukraine, mais aggrave aussi les conditions de vie dans le monde et produit le risque de famine dans de nombreux pays. La guerre occulte les problèmes vitaux qu’il nous faut affronter : la dégradation écologique de la planète, le réchauffement climatique, le déchaînement incontrôlé du profit qui détermine la crise écologique et accentue la crise généralisée des démocraties dans le monde, aggravée par la pandémie non domptée et qui risque de se déclencher à nouveau.

J’essaie de ne pas désespérer, non tant pour ma personne en limite de vie, mais pour les jeunes générations et nos descendants.

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