Souvenirs des premiers pas d'un journaliste - Quelle jeunesse!

Ancien journaliste, syndicaliste et député péquiste de 1989 à 1996, l'auteur avait commencé à écrire ses mémoires vers l'an 2000. Seul le premier chapitre a été complété, l'évolution de la sclérose en plaques dont il souffrait ayant obligé M. Bourdon à mettre un terme à ce projet. C'est ce texte, retrouvé après son décès le 29 novembre dernier, que Le Devoir offre aujourd'hui à ses lecteurs.

C'est en compagnie de Maigret que j'ai occupé la plupart des soirées de mon adolescence. J'étais littéralement ébahi par ce personnage. J'admirais sa détermination à essayer de comprendre ce qui me semblait toujours à moi inexplicable, son fin esprit d'induction et son infaillible sens d'observation.

Avec le recul des années, j'ose avancer que ce culte pour le célèbre commissaire de Simenon n'était sans doute pas étranger à mon désir de devenir journaliste. Comprendre les faits pour ensuite les expliquer aux autres, quel noble métier que le journalisme, pensais-je! C'est pourquoi, en 1961, dès l'âge de dix-huit ans et peut-être même un peu avant, j'avais décidé de poursuivre la lignée de mon héros en devenant journaliste.

Peu de temps après, par un heureux hasard, bien que conduit par ma détermination, j'obtenais un emploi comme commis au Nouveau Journal. Bon, certes, être commis, ce n'était pas le Pérou; mais, quelque part, je sentais que j'avais bien les deux pieds rentrés dans la place. Et ça, je n'en étais pas peu fier. C'était une formidable occasion qui s'offrait pour me familiariser avec ce monde singulier et faire enfin la connaissance de vrais journalistes.

Les aventures du Nordet

Quelques mois après mon entrée dans le «métier», j'ai entendu parler de l'ouverture d'un poste de journaliste à Sept-Îles. Impétueux, j'ai évidemment sauté sur l'occasion. Là, ça y est, me suis-je dit, je monte en grade. Mon sac sur le dos, seul, je partais sur le pouce pour la Côte-Nord.

Le fameux journal en question, Le Nordet, était un hebdomadaire socialiste-indépendantiste. D'un vent du nord-est, souvent froid et vif, ce nom évoquait d'emblée l'atmosphère sans doute un peu désinvolte mais sûrement contestataire du journal. C'était tout à fait dans mes cordes. Cette année-là à Sept-Îles, il faut dire que les gens de la place m'ont regardé de travers. Je les comprends car j'étais pour eux un étranger qui venait semer le trouble. Et j'avoue que j'étais baveux «sur un maudit temps»...

Je me souviens, entre autres, d'un certain député de la région, un dénommé Henri L. Couateux. Ancien partisan de l'Union nationale, il s'était alors récemment attaché au Parti libéral. Eh bien, pauvre lui, je prenais un plaisir malin, presque pervers, à le citer comme étant «le représentant de Duplessis». Effectivement, ce M. Couateux était député d'un comté portant le nom de Duplessis. Tourmenté ainsi sans relâche, le pauvre homme bouillait de rage chaque fois.

C'est drôle quand je repense à cette histoire parce que, finalement, c'est ce même homme qui a fait tomber le journal. D'une façon plus ou moins détournée, il a «convaincu» les commerçants de la place de ne plus faire de la publicité dans notre journal, par exemple en disant: si tu n'enlèves pas ta pub dans Le Nordet, on ne renouvellera pas ton permis de bière... La publicité étant le seul revenu d'un journal distribué gratuitement, on n'a pas pu résister longtemps à l'affront. Je me souviens que Clément Trudel [NDLR: longtemps journaliste au Devoir] avait signé un article dans la revue Maclean's à ce propos, titré: «Un député étouffe un hebdo»...

Mais cette année-là, au Nordet, j'avoue qu'on était réellement «graves aux portes sur un maudit temps». Enflammés par notre idole Arthur Buies, le directeur et moi — en fait, nous étions les deux seuls employés du journal — cultivions le mauvais esprit et ripostions sur tout ce qui bougeait un tant soit peu. Pour être franc, on n'avait pas lu grand-chose de M. Buies, mais on avait beaucoup lu sur lui et cela ne nous en prenait pas plus.

Des gens comme Olivar Asselin et Henri Bourassa ont aussi grandement guidé nos ardeurs. Et nos méthodes étaient, comme le dit si bien l'expression populaire, qu'«on y allait plus à la hache qu'au ciseau». Moi, malgré l'ostracisme et l'isolement que je vivais, j'étais absolument ravi de cette atmosphère bourdonnante. J'ai toujours été stimulé par l'adversité et la controverse et là, j'étais en plein dedans.

En campagne

En 1962, alors que je travaillais toujours pour Le Nordet, j'ai fait campagne pour le Parti libéral. Attention, dans les faits, je n'ai jamais été membre du parti. Dans des capsules d'une quinzaine de minutes à la télé privée de Matane, seul à l'antenne, je devais parler en faveur de la nationalisation de l'électricité, mais surtout contre le parti de l'Union nationale.

Cependant, il y avait une certaine contradiction dans mon engagement puisque c'était encore le «représentant de Duplessis» qui était le député libéral de la région. Je leur avais dit: «Demandez-moi pas de parler en faveur du député Couateux! Par contre, je peux dire tout ce qui est possible pour débiner l'Union nationale.» Ce que j'ai effectivement fait, bénévolement et avec grand plaisir.

À Sept-Îles, malgré ma faible popularité — et c'est un euphémisme! —, lorsque Le Nordet est mort, je me suis tout de même vu offrir un poste à L'Aquilon, un important journal de la région. Déboussolé par la fin tragique du Nordet, j'ai légèrement refroidi mes ardeurs, parfois intempestives, et j'ai accepté avec joie cette offre pour le moins inattendue.

L'Aquilon était aussi un hebdo, mais beaucoup plus modéré que Le Nordet. Propriété de l'évêché, il fournissait les nouvelles et relatait la vie collective des gens du coin. C'était un hebdomadaire d'informations, à grand tirage, placé sous la tutelle de monseigneur Couturier.

Malgré la facture assez traditionnelle du journal, monseigneur Couturier respectait les idées des autres et admettait plutôt bien les opinions divergentes. De toute façon, il n'avait qu'un regard partiel sur ce qui s'y écrivait. Heureusement car, sinon, je crois qu'il ne m'aurait jamais engagé.

Lors d'un cocktail, intrigué, je lui ai demandé les raisons de sa confiance en moi. À brûle-pourpoint, il m'a dit quelque chose dans le genre qu'au Moyen Âge, les criminels se réfugiaient dans les églises... Dérouté, j'ai dit: «O. K.» Je ne lui ai jamais demandé plus de détails.

Retour dans la grande ville

Cette aventure a duré environ un an, soit environ le même temps que j'avais passé au journal Le Nordet. Laurent Laplante, rédacteur en chef, et Albert Deschênes s'occupaient des sections de Baie-Comeau et de la côte, tandis que moi j'écrivais le cahier de Sept-Îles.

Je participais aussi à la confection d'une maquette pour un journal qui s'appelait modestement Le Meilleur Journal. Le titre n'était pas entièrement faux puisque c'était le seul et unique journal de Port-Cartier.

Mais vers la fin, j'avais dans l'idée de retourner aux études et de revenir à Montréal. J'ai décidé de partir et le cahier est tombé, faute de journaliste. J'ai donc repris mon baluchon, un peu plus lourd qu'à mon arrivée, et je suis reparti vers la grande ville.

Mes débuts dans le monde journalistique, bien que difficiles à vivre, surtout moralement, n'ont fait que confirmer mon désir de faire ce métier. Cependant, comme je l'ai déjà mentionné, j'avais le goût de retourner aux études: avec seulement une douzième année, je sentais qu'il me manquait quelque chose.

Comme il n'y avait aucune formation spécifique à l'époque pour devenir journaliste, je me suis inscrit au baccalauréat classique à l'Université de Montréal. D'emblée, je me suis davantage impliqué dans le journal de l'université que dans mes cours. J'avais l'impression de refaire mon secondaire et je ne m'intéressais guère qu'à mes cours de psycho ou de socio. Faute d'intérêt sans doute, j'ai toujours été complètement nul dans les sciences. Ceci dit, sur une centaine de crédits, je suis généreux si je dis que j'en ai obtenu une dizaine en trois ans.

Le journal de l'université, Le Quartier latin, était assez populaire à l'époque, avec un tirage de quelque quinze mille exemplaires. Serge Ménard dirigeait l'équipe la première année. Je me souviens que, lorsqu'il a été remplacé par Jacques Éliot l'année suivante, nous avons mis des carreaux noirs, symboliquement en berne, sur la une.

Toujours dans ce même esprit de bottine, qui me caractérisait bien (moi et bien d'autres aussi) depuis quelques années, on avait sous-titré le journal comme étant «le plus grand bihebdomadaire socialiste du monde». Effectivement, de par le format même, c'était sans doute un des plus grands...

À l'instar du Canard enchaîné, nous faisions l'analyse des principaux événements sociaux et politiques du moment. Cependant, par notre engagement pour certaines causes, celles en faveur des travailleurs entre autres, la polémique se situait plutôt à l'interne qu'avec notre lectorat. Une fois même, les étudiants de la Polytechnique avaient brûlé le journal en autodafé...

Mes premières armes dans le journalisme, au Nordet, à L'Aquilon et au Quartier latin, je les ai faites sous le joug marquant de la controverse. Aujourd'hui, j'éprouve un réel plaisir à me remémorer ces années de frasques et de bouillonnements. Aussi, je souris toujours à la pensée que Le Quartier latin était à l'époque le seul journal qui m'ait survécu!

Entre parenthèses, pendant les vacances d'été, je m'étais trouvé un emploi comme rédacteur de commerciaux à CJMS. Je me souviens d'une mémorable publicité que j'avais composée et, le comble, chantée, qui donnait: «Qui a peur des mauvaises herbes? Pas nous, pas nous, les petits brins d'herbe!» Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, des années plus tard, je l'ai entendue à la radio... Quoi qu'il en soit, lorsque les dirigeants de la station ont appris qui j'étais, ils m'ont mis dehors après une seule semaine de travail. Quelle jeunesse!