Les multiculturalistes se trompent de libéralisme

«Il est excessif d’affirmer qu’une loi limitant le port de signes religieux dans l’espace étatique auquel devraient pourtant s’identifier tous les usagers de toute croyance est contraire aux libertés individuelles», écrit l’auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Il est excessif d’affirmer qu’une loi limitant le port de signes religieux dans l’espace étatique auquel devraient pourtant s’identifier tous les usagers de toute croyance est contraire aux libertés individuelles», écrit l’auteur.

Ils se disent libéraux, mais ils ont une idée élastique du libéralisme dès qu’il s’agit de liberté de religion, comme si la liberté de conscience, matrice de toutes les libertés, s’exerçait différemment selon ses champs d’application : les libertés d’expression, de réunion, de manifestation, entre autres, sont sujettes à des réglementations fixées par la loi. La liberté de religion, quant à elle, jouit, au Canada, pays du multiculturalisme institutionnel, d’un privilège tel que toute tentative de limiter un tant soit peu la liberté d’expression (port de signes religieux) de la religion est taxée automatiquement d’islamophobie ou de racisme systémique (terme fétiche de ceux qui s’opposent à la loi 21 du Québec, qui interdit le port de signes religieux à quatre catégories d’agents du public et du parapublic).

La loi 21 ne mérite pourtant ni tant d’honneur ni tant d’indignité : elle est critiquable comme toute autre loi, certains la trouvant insuffisamment restrictive, d’autres la trouvant inquisitoriale et tatillonne. Il est excessif d’affirmer qu’une loi limitant le port de signes religieux dans l’espace étatique auquel devraient pourtant s’identifier tous les usagers de toute croyance est contraire aux libertés individuelles.

Enfin, l’approche ethnoculturelle qui classe les gens selon des critères ethniques et religieux et qui est la marque du multiculturalisme altère les libertés des individus puisqu’elle enferme ceux-ci dans leurs ethnocultures respectives et crée des différences de droits et de devoirs selon les pressions exercées par les unes ou par les autres. À cet égard, voyons ce que pensent et disent de grands penseurs libéraux sur ces sujets-là.

John Locke à la rescousse de la loi 21

Le père du libéralisme politique, John Locke (1632-1704), écrit, dans le Traité sur la tolérance (1686), que l’interdiction du port de vêtements religieux à titre distinctif du reste de la société est parfaitement compatible avec la jouissance des libertés. Non que « le port d’une chape ou d’un surplis soit de nature à mettre en danger ou menacer la paix de l’État », mais il faut tenir compte d’un facteur essentiel propre à la préservation de « l’unité civile ».

Qu’on me pardonne de citer longuement John Locke, mais sa pensée si riche en nuances l’exige : « En sorte que si on exerce sur eux une contrainte, ce n’est pas parce qu’ils ont telle ou telle opinion sur la manière dont il convient de pratiquer le culte divin, mais parce qu’il est dangereux qu’un grand nombre d’hommes manifestent ainsi leur singularité […] Il en irait de même pour toute mode vestimentaire par laquelle on tenterait de se distinguer du gouvernement […] ; lorsqu’elle se répand et devient un signe de ralliement pour un grand nombre de gens qui, par là, nouent d’étroites relations de correspondance et d’amitié les uns avec les autres, le gouvernement ne pourrait-il pas en prendre ombrage, et ne pourrait-il pas user de punitions pour interdire cette mode, non parce qu’elle serait illégitime, mais à raison des dangers dont elle pourrait être la cause ? »

Pour Locke, la diversité religieuse ou ethnoculturelle ne devrait pas entraver la solidarité civique ou l’unité culturelle de l’État : par conséquent, nous ne pouvons pas user de nos libertés pour esquiver nos responsabilités communes.

John Stuart Mill contre l’assemblage des ethnocultures

« Des institutions libres sont presque impossibles dans un pays fait de différentes nationalités. Dans un peuple sans un sentiment de communauté, surtout si on y parle des langues différentes, l’opinion publique commune, nécessaire au fonctionnement du gouvernement représentatif, ne peut pas exister » (Considérations sur le gouvernement représentatif, 1861). Stuart Mill (1806-1873) pense que, dans une société où les ethnocultures sont reconnues comme telles avec des droits particuliers (multiculturalisme), les suspicions, les rivalités, les heurts entre les ethnocultures risquent de s’accentuer et de miner la confiance indispensable à la paix civique.

En ce sens, diversité et intégration socioculturelle font difficilement bon ménage. Rappelons que les auteurs précités ne sont pas d’affreux jacobins de la Révolution française prompts à guillotiner Dieu le Père à la moindre occasion, ce sont des penseurs libéraux soucieux de promouvoir les libertés individuelles dans le cadre d’une démocratie libérale bien comprise. Tout compte fait — et sauf pour ses dispositions relatives à la capacité de l’OQLF de fouiller sans mandat les documents internes d’une entreprise —, la loi 96 est nécessaire pour assurer la cohésion de la nation.

Au Canada, qui a inscrit le multiculturalisme dans sa Constitution, il n’y a pas, il est vrai, de religion d’État, mais la religion est dans l’État, et « chaque communauté » se forge une culture et une allégeance qui lui sont propres, selon son bon plaisir.

À voir en vidéo