1972, un printemps de feu pour la CSN

«Le destin emprunte parfois de cruels chemins. Raymond Parent, qui ne s’était pas fait d’amis dans les négociations avec le syndicat des permanents, sera battu au congrès de juin», explique l'auteur.
Photo: BAnQ Vieux-Montréal, Fonds La Presse «Le destin emprunte parfois de cruels chemins. Raymond Parent, qui ne s’était pas fait d’amis dans les négociations avec le syndicat des permanents, sera battu au congrès de juin», explique l'auteur.

À 22 heures, le 21 avril 1972, Marcel Pepin, alors président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), et moi quittons le Holiday Inn de Sainte-Foy dans ma Renault 16. C’est à cet endroit que se tiennent depuis plusieurs mois les négociations du Front commun syndical avec le gouvernement québécois. À 6 heures du matin, l’Assemblée nationale avait adopté la loi spéciale 19 imposant aux 210 000 travailleuses et travailleurs des secteurs public et parapublic de rentrer au travail.

Nous nous dirigeons vers les studios de Télé-4, rue Myrand. À 23 heures, les présidents de la CSN, de la FTQ et de la CEQ vont s’adresser aux membres, en direct, pour leur transmettre la recommandation de mettre fin à la grève déclenchée dix jours plus tôt.

Nous sommes escortés par deux véhicules de la Sûreté du Québec. Pepin sait que ce qu’il va annoncer va décevoir profondément les plus militants. Dans cette journée fatidique, il s’est passé en effet ceci : dès l’adoption de la loi spéciale, les grévistes ont été appelés à voter sur la poursuite de la grève. Mais le temps imparti pour les joindre était vraiment trop court, la loi entrant en vigueur à minuit. Une majorité qui s’était prononcée avait voté pour la poursuite de la grève. Mais cette majorité n’avait pas été jugée suffisante pour défier une loi. C’est donc la mort dans l’âme que les présidents recommandent le retour au travail.

Ministre de la Fonction publique, Jean-Paul L’Allier démissionne, jugeant, dans Le Soleil, que « la loi 19 est un échec ». Claude Ryan écrit que « ceux qui veulent voir régner […] une paix fondée sur la justice devront s’employer […] à mieux comprendre certaines revendications des travailleurs qui ont été entendues trop sommairement jusqu’à maintenant par la partie patronale […] ».

Mais la justice allait poursuivre son cours, au grand dam de Robert Bourassa, qui savait que l’intransigeance de son ministre de la Justice Jérôme Choquette ne manquerait pas de déclencher une grave crise sociale.

L’injonction interdisant la grève, prononcée par le juge Georges Pelletier — ci-devant organisateur du Parti libéral —, s’était transformée en outrage au tribunal. Cette accusation est plaidée devant le juge Pierre Côté. Les présidents sont convoqués à 14 heures, début mai. À 14 h 15, le juge se faisant attendre, Pepin se lève et dit à Laberge et à Charbonneau : « Nous sortons ! » La sentence : un an de prison.

Le 9 mai, les présidents se livrent à la justice, accompagnés par quelque 5000 personnes qui s’engouffrent dans la rue Saint-Louis. Ils partent pour Orsainville dans un fourgon cellulaire. Autour de la Croix du sacrifice, la foule se presse. Le vice-président Dalpé veut prendre la parole. La foule sait qu’il se livre à un travail de sape contre le Front commun. La foule le hue. Il ne peut parler. Michel Chartrand lui arrache le micro.

Le 10 mai, la colère éclate. À Sept-Îles, à Sorel, à Thetford Mines, les radios locales sont occupées par les militants. Des grèves spontanées éclatent dans des centaines d’entreprises. Jean Cournoyer, qui remplace L’Allier, presse les présidents d’interjeter appel.

Les 3-D

 

Les événements s’étaient précipités. Profitant de l’emprisonnement du président, trois des cinq membres de la direction de la CSN tentent de s’emparer de la centrale. Les Dalpé, Dion et Daigle avaient raté leur coup au mois d’octobre précédent quand Pepin avait décidé de demeurer à la présidence. Le 17 mai, le Conseil confédéral siège. Au micro, Michel Chartrand tombe à genoux, atteint par un coup de poing asséné par un délégué acquis aux 3-D. Dalpé met fin au Conseil dans le chahut. Deux jours plus tôt, dans la salle Jésus-Ouvrier, des supporteurs des 3-D s’étaient réunis avec comme objectif de saboter les instances de la CSN et de prendre le pouvoir.

Pepin emprisonné et les 3-D engagés dans leur tentative de prendre le contrôle de la CSN, ne reste que Raymond Parent, le secrétaire général.

 

Dalpé avait accusé Pepin « d’avoir choisi l’oasis de la prison d’Orsainville, aux frais des contribuables ». Il faut un balayage à la CSN, avait-il dit. Mais Parent organise la riposte. Le 19 mai, il lance un appel : « Militants syndicaux ! Je ne doute pas que la CSN saura sortir plus forte de cette crise. » De sa cellule, Pepin écrit le lendemain à Parent : « Je sais que la tâche est grande. Tu es seul à supporter le coup. »

L’appel à la solidarité est entendu. Le 20 mai, le Syndicat des journalistes de Radio-Canada diffuse un communiqué à 18 h 33 sur le réseau Telbec : « Nous conservons notre appui le plus total au président Pepin […] et au secrétaire général Parent, qui assume seul à nos yeux la légitimité de l’exécutif. » Des centaines de syndicats allaient réagir de même.

Ayant interjeté appel, les présidents sortent de prison le 28 mai. En arrivant au Holiday Inn, Pepin dit à Parent : « Viens, Raymond, on a de l’ouvrage ! » Quelques heures plus tard, dans une salle bondée, le président annonce qu’il a fait tenir aux trois dirigeants félons une mise en demeure exigeant leur démission. Le lendemain, un journal titrait : « Balayage à la CSN : Pepin manie le balai ! »

Ayant échoué dans leur tentative de s’emparer de la CSN, les 3-D changent leur stratégie : ils vont créer une nouvelle centrale syndicale, la CSD.Le Journal des débats de l’époque témoigne du soutien actif des libéraux dans cette opération.

Mais le destin emprunte parfois de cruels chemins. Raymond Parent, qui ne s’était pas fait d’amis dans les négociations avec le syndicat des permanents, sera battu au congrès de juin. Peu de temps avant son décès survenu il y a six ans, il m’avait confié : « Je suis fier de ce que j’ai fait en 1972… » Il avait raison d’en être fier : il avait sauvé la CSN, littéralement !

Dans une décision tenant en sept mots, la Cour suprême refusait en janvier 1973 d’entendre l’appel des présidents. Ils ont alors dû retourner en prison pour une durée de trois mois et y passer ensuite les fins de semaine, jusqu’en septembre. Ils n’avaient joui d’aucun traitement de faveur.

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