Et si les tueries de masse n’étaient pas qu’un problème d’accès aux armes à feu?

«Le nombre grandissant de tueries de masse aux États-Unis est intimement lié à la hausse des inégalités de revenus dans le pays», affirment les auteurs.
Photo: Jae C. Hong Associated Press «Le nombre grandissant de tueries de masse aux États-Unis est intimement lié à la hausse des inégalités de revenus dans le pays», affirment les auteurs.

Depuis le 24 mai dernier, le monde entier pleure les 21 victimes qui ont été cruellement abattues dans une école d’Uvalde, au Texas. Dans la vague d’émotion que soulève cette énième tuerie de masse aux États-Unis, nous sommes encore une fois contraints de poser cette question nécessaire : pourquoi ce genre d’événement survient-il davantage aux États-Unis qu’ailleurs ?

Car les chiffres ne laissent aucun doute. Depuis le 1er janvier 2022, 27 fusillades ont eu lieu dans les écoles américaines. Plus de 200 fusillades de masse — au cours desquelles, chaque fois, plus de trois personnes ont été blessées ou tuées — ont été perpétrées. Elles y sont d’ailleurs en hausse constante depuis les années 1970. Nulle part ailleurs nous n’observons autant d’événements de ce genre qu’aux États-Unis. Quelle en est la cause ?

Légiférer ne réglerait pas tout

 

Dans les médias, nous parlons abondamment de l’accessibilité aux armes à feu. Et avec raison : en 2020, l’arme à feu est devenue la première cause de décès chez les enfants et les adolescents américains. C’est sans doute pourquoi les analystes télévisés, les journalistes, les citoyens et les politiciens comme Beto O’Rourke (candidat démocrate au poste de gouverneur du Texas) ou le président Joe Biden en parlent autant, ce dernier s’en étant d’ailleurs pris mercredi dernier à « ceux qui empêchent, repoussent ou bloquent les lois sur les armes à feu ».

Plusieurs études indiquent la présence d’un lien de corrélation élevé entre le taux d’adultes ayant une arme à feu et le nombre de morts par armes à feu. En revanche, nous constatons qu’une seconde piste d’explication est reléguée au silence chaque fois qu’une tuerie de masse survient aux États-Unis — une piste qui semble complètement échapper au débat actuel : celle des inégalités sociales.

Les inégalités nourrissent la violence

 

Nous le savons, les États-Unis sont le pays où les inégalités de revenus sont les plus prononcées parmi les pays de l’OCDE. Pour le dire grossièrement, c’est aux États-Unis que nous trouvons les plus grands écarts de richesse entre les riches et les pauvres. Et pour comprendre pourquoi les tueries de masse y sont aussi nombreuses, c’est vers ce facteur de risque que nos regards devraient se tourner.

Dans le cadre de leurs travaux, les sociologues Roy Kwon et Joseph F. Cabrera ont révélé que le nombre grandissant de tueries de masse aux États-Unis est intimement lié à la hausse des inégalités de revenus dans le pays, même après avoir pris en compte des facteurs comme la législation sur les armes à feu ou la pauvreté. En étudiant les données de 3144 comtés américains, ils ont aussi montré que les régions où les fusillades sont les plus nombreuses sont celles où les inégalités sont les plus élevées.

Pourquoi en est-il ainsi ? Dans leur ouvrage L’égalité, c’est mieux, les épidémiologistes Kate Pickett et Richard Wilkinson expliquent que les inégalités matérielles exacerbent l’importance que nous accordons au statut social. Plus une société est inégalitaire, plus ses habitants accordent de l’importance à leur position sociale — et plus ils ressentent de la honte et de l’humiliation s’ils ont l’impression d’être en situation d’échec social.

Si les hommes américains sont aussi nombreux à commettre des tueries de masse, c’est entre autres parce qu’ils sont plus fréquents à ressentir ce sentiment douloureux. Le recours à la violence est alors un moyen privilégié pour transformer le sentiment d’échec en fierté — la fierté d’avoir une prise sur leur vie et celle des autres, montrant ainsi à la face du monde qu’ils existent enfin. C’est ce qui expliquerait d’ailleurs que les habitants des sociétés marquées par de profonds écarts de revenus ont nettement plus de risques — comme le montrent les données de l’ONU — de souffrir d’homicides ou d’agressions que ceux des sociétés plus égalitaires.

Une pente glissante à emprunter

Qu’en est-il maintenant des troubles de santé mentale ? Évidemment, on ne pourrait comprendre le phénomène des tueries de masse sans les prendre en compte. Il faut toutefois rester prudent : des chercheurs indiquaient récemment que moins de 5 % des homicides par armes à feu perpétrées aux États-Unis étaient attribuables à des personnes ayant reçu un diagnostic de trouble mental. D’autres variables ont une incidence beaucoup plus grande sur le phénomène.

Et surtout, nous devons nous assurer que le regard porté sur la santé mentale n’ait pas pour effet de réduire les tueries de masse à un phénomène strictement individuel, évacuant par là toute réflexion politique qui viserait à faire changer les choses. C’est ce que tendent à faire en ce moment même plusieurs élus du Parti républicain, sans parler des membres de la National Rifle Association.

Cette dernière a d’ailleurs présenté ses condoléances aux familles des victimes de la tuerie d’Uvalde, dénonçant « l’acte d’un criminel isolé et dérangé ». En outre, faire le raccourci entre les problèmes de santé mentale et les crimes violents concourt à stigmatiser des personnes déjà vulnérabilisées.

Face aux tenants de la thèse du loup solitaire affecté d’un problème de santé mentale, une question doit être lancée : pourquoi trouve-t-on ce genre de « crime isolé et dérangé » davantage aux États-Unis que dans les pays plus égalitaires, comme la France, la Grèce ou le Canada ? À l’heure où nous avons bien du mal à reconnaître les ravages des inégalités sociales, voilà le genre de réflexion que nous devrions également pousser.

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