Libre opinion: L'homosexualité entache-t-elle le mariage, la famille et la sexualité?

La légalisation du mariage entre personnes du même sexe pose des questions fort pertinentes et essentielles pour la compréhension de notre société et pour l'idée qu'on se fait de vivre ensemble. Parmi tous les questionnements que suscite le débat autour de ce sujet jadis tabou, j'en choisis trois. Ainsi, l'orientation érotique homosexuelle a-t-elle un effet restrictif sur les droits, les libertés et les responsabilités associés à la citoyenneté? Existe-t-il un modèle de la famille que la loi canadienne doit favoriser? Au nom de quoi doit-on valoriser l'hétérosexualité?

D'abord, précisons deux faits souvent occultés dans les discussions. Personne ne choisit l'homosexualité, tout comme personne ne choisit l'hétérosexualité. L'homosexualité, tout comme l'hétérosexualité, demeure à ce jour inexpliquée, peut-être inexplicable aux yeux de la science.

La question qui se pose alors et qui rappellera bien des débats sur la couleur de la peau ou le genre sexuel, se formule ainsi: les personnes humaines, n'ayant jamais choisi leur orientation érotique, sont-elles égales entre elles? Si nous avons répondu oui à l'égalité entre les êtres humains quel que soit leur sexe ou la couleur de leur peau, pour les mêmes raisons fondamentales nous aboutissons à la même constatation en ce qui concerne l'orientation érotique.

Une conception culpabilisante de l'homosexualité et une vision surévaluée de l'hétérosexualité constituent des préjugés non fondés et nous empêchent d'analyser nos conduites en fonction de nos besoins, de nos valeurs et de nos intérêts personnels et sociaux.

Sexologue depuis 25 ans, je n'ai jamais rencontré une personne homosexuelle: ça n'existe tout simplement pas. Ce n'est pas la personne qui est hétérosexuelle ou homosexuelle, c'est son orientation érotique. Il n'existe pas d'orientation sexuelle: nous sommes de sexe féminin ou masculin, point à la ligne. Mais notre orientation érotique, inexpliquée et peut-être inexplicable, nous porte à érotiser le même sexe que nous (homosexualité) ou l'autre sexe (hétérosexualité): on ne peut rien y changer.

La question qui se pose alors est celle-ci: l'orientation érotique, que personne n'a d'ailleurs choisie de façon éclairée, constitue-t-elle une catégorie pertinente de discrimination? Notre société libérale et pluraliste croit que l'orientation, quelle qu'elle soit, ne doit pas faire l'objet de discrimination. Si l'orientation érotique au Canada ne doit donc pas faire l'objet de discrimination, si, quelle que soit notre orientation, nous sommes tous assujettis aux mêmes droits, aux mêmes responsabilités et aux mêmes libertés, pourquoi en serait-il autrement dans le cas du mariage civil?

Société civile et communauté religieuse

Dans notre pays existe heureusement la liberté de croyance religieuse. Par contre, cette liberté soustrait les Églises à l'obligation de respecter une valeur fondamentale pour notre société: l'égalité entre les sexes. L'Église catholique québécoise adopte parfois une attitude d'ouverture et de tolérance à l'endroit d'activités et de comportements sexuels que Rome proscrit en édictant des normes dogmatiques et répressives en matière de sexualité.

L'Église québécoise sait que, pour conserver ses fidèles, elle doit laisser les gens décider eux-mêmes au sujet de la masturbation, des relations sexuelles avant ou sans le mariage, de la contraception, de l'avortement, de la séparation, de la reproduction, de la façon de se protéger des maladies sexuellement transmissibles, etc. Mais elle partage la position papale au sujet du mariage entre personnes du même sexe. C'est son choix. Dans une société pluraliste, elle doit respecter la façon civile de faire si elle ne veut pas qu'on se mêle de sa manière religieuse de considérer les femmes, les hommes, l'amour et la sexualité.

Diversité des alliances

Que dire aujourd'hui de l'institution du mariage? Distinguons tout d'abord mariage et famille. Il existe des couples mariés sans enfant ou dont les enfants n'habitent plus chez leurs parents, tout comme des couples ont des enfants sans être mariés. Le mariage peut prendre différentes formes dans notre société actuelle: civile, religieuse, symbolique, contractuelle, d'affaires, etc.

Quant à la famille, quelle différence aujourd'hui d'avec celle des années 50! Famille biparentale, monoparentale, triparentale ou pluriparentale, famille d'accueil et d'adoption, officieuse ou non, famille sans parents, famille reconstituée, éclatée, dysfonctionnelle, etc.

Ce n'est pas l'orientation érotique qui a une incidence sur l'institution du mariage mais plutôt ce que la très grande majorité des couples hétérosexuels en ont fait. Ni le mariage ni l'hétérosexualité ne sont garants de l'épanouissement personnel ou social. L'orientation érotique, homosexuelle ou hétérosexuelle, n'est pas en soi la cause du fait que des individus adoptent des activités sexuelles irresponsables, violent ou agressent leur enfant, les rejettent, les méprisent, les oublient et les délaissent, ne savent pas les aimer, les négligent, s'en détachent. Si nous voulons que nos enfants profitent de conditions optimales pour grandir et cheminer, si nous désirons une société plus respectueuse des différences et plus agréable à vivre, nous gagnerions à nous interroger sur les conditions sociales favorables à l'épanouissement familial.

La qualité du mariage ou de la famille repose-t-elle sur l'orientation érotique des partenaires et des parents ou bien sur leurs qualités personnelles, leurs habiletés et leurs compétences, sur le réseau familial et communautaire, sur des lois et des services de l'État, etc.? Pourrions-nous agir collectivement avec plus de pertinence dans nos préoccupations en éliminant la pauvreté des enfants, en construisant des logements plus grands et moins coûteux, en conciliant travail et parentalité, en limitant les heures d'ouverture des magasins, en rendant plus accessibles des camps familiaux, des services d'aide et d'entraide, des loisirs pour les jeunes, etc.?

L'annonce d'une révolution sexuelle?

Nous vivons actuellement les effets tardifs de la révolution sexuelle des années 70. Mais qu'avons-nous fait de la sexualité depuis qu'il n'y a plus de péchés mortels pour nous encadrer ou nous réprimer? Ce mouvement de profonde remise en question qui devait nous libérer n'aura-t-il été qu'une déréglementation des moeurs et coutumes? Encore trop souvent, la pornographie comble ce vide immense que nous continuons de créer tant que nous n'inventons pas un érotisme sensuel, séducteur, égalitaire, personnalisé et véritablement émancipateur. La sexualité qui nous damnait jadis, pourquoi aujourd'hui nous rendrait-elle tout à coup heureux?

Nous retrouvons peut-être une belle occasion d'examiner notre conception de la sexualité, de l'érotisme, de l'amour, de la famille, de l'éducation des enfants, de nos relations interpersonnelles, et ce, quels que soient notre sexe, notre orientation érotique et notre statut conjugal. Ce que nous propose la revendication somme toute légitime des personnes d'orientation érotique homosexuelle, est-ce, en y pensant bien, une véritable révolution sexuelle émancipatrice? Saurons-nous le reconnaître? Je l'espère.