Une indignation collective

Les responsables de la destruction du centre commercial devraient être punis, selon les auteurs du texte.
Photo: Pierre Lahoud Les responsables de la destruction du centre commercial devraient être punis, selon les auteurs du texte.

En cette année du centenaire de la première loi visant à protéger le patrimoine culturel au Québec, la population québécoise a été dépossédée d’une composante majeure de son héritage collectif. Le vendredi 13 mai dernier, l’ancien centre commercial du Domaine-de-l’Estérel, à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, est tombé sous le pic des démolisseurs. La destruction de la partie protégée de l’édifice, réalisée sans aucune autorisation, est un geste inacceptable et irréversible.

La ministre de la Culture et des Communications doit réagir avec vigueur et mettre en œuvre tous les moyens qui sont à sa disposition pour faire de ce cas un exemple. Ce nouveau désastre est l’occasion de manifester sa volonté d’arrêter les démolitions intempestives du patrimoine bâti du Québec, qui a conduit à la modification de la Loi sur le patrimoine culturel.

L’ancien centre commercial du Domaine-de-l’Estérel est l’une des premières manifestations de l’architecture moderne au Québec et était reconnu pour sa valeur patrimoniale exceptionnelle. Il s’agissait du dernier et ultime témoin à vocation collective du vaste domaine de villégiature aménagé par le baron Louis Empain et son architecte, Antoine Courtens, dans les Laurentides, aux abords des lacs Masson et Dupuis, à la fin des années 1930. La tête de l’édifice, son fameux restaurant-dancing Blue room et la cage d’escalier qui y mène étaient classés immeuble patrimonial depuis 2013.

Bien que ce statut représente le plus haut niveau de protection patrimoniale pour un immeuble au Québec, rien n’a empêché les démolisseurs de faire entièrement disparaître cet édifice emblématique. Force est de constater que ce geste s’est produit avec une facilité déconcertante.

Dans les jours qui ont précédé cette destruction, le propriétaire avait entrepris de démolir la section non protégée du bâtiment, travaux pour lesquels il avait obtenu un permis du ministère. Le chantier amorcé le lundi 9 mai était un fait public et, dès le 11 mai, le journal Le Devoir en faisait état dans la rubrique « Libre opinion ». Le jeudi, l’arrière de l’édifice était arasé et sa tête classée se dressait toujours. Vendredi, elle était à terre.

Cet événement, dont la gravité a peu d’égal, soulève plusieurs questions. Nous comprenons que le ministère ne peut poster un inspecteur à côté de chaque bien immobilier classé, mais certains moments ne sont-ils pas particulièrement cruciaux ? La démolition planifiée d’une partie intégrante d’un bâtiment de valeur patrimoniale supérieure ne justifierait-elle pas une attention particulière de la part du ministère ? Une surveillance accrue de tels chantiers ne devrait-elle pas devenir la norme afin d’éviter qu’une situation consternante, comme celle à laquelle nous sommes confrontés, ne se reproduise ?

En vertu des pouvoirs octroyés par la Loi sur le patrimoine culturel, les sanctions les plus sévères doivent être appliquées aux coupables. La destruction d’un bien classé représente la plus haute atteinte à notre patrimoine national et ce geste ne doit pas rester impuni. Une simple amende ne suffira pas, ni la promesse faite par le propriétaire d’une reconstruction ouvrant la voie au développement immobilier des 2,5 hectares de terrain acquis à bon prix vu, justement, la présence de l’immeuble patrimonial à restaurer. Un tel geste demande réflexion et compétence. Il est l’heure que le Québec envoie un message fort en faveur de son patrimoine.

La liste complète des cosignataires :

 

Gavin Affleck (architecte, Affleck de la Riva, architectes), Taïka Baillargeon (directrice adjointe des politiques, Héritage Montréal), Gérard Beaudet (urbaniste émérite, prix Ernest-Cormier 2021 et professeur titulaire, École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal), Yves Bergeron (professeur, Histoire de l'art, UQAM, titulaire de la Chaire sur la gouvernance des musées et le droit de la culture), Anne-Marie Broudehoux (directrice, Études supérieures, École de design, UQAM), Marc-André Carignan (chroniqueur en aménagement urbain, récipiendaire du prix Frederick-Todd 2021), Anne Carrier (présidente, Anne Carrier architecture), Pierre Corriveau (président, Ordre des architectes du Québec), Jean Damecour (architecte, Jean Damecour Architecte), Claudine Déom (professeure, École d’architecture, Université de Montréal), Etienne Desrosiers (cinéaste), Martin Drouin (professeur, Études urbaines, UQAM), Michèle Dubuc (présidente, Société d'histoire de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson et de l'Estérel), Bessam Fallah (membre de Docomomo et chargé de cours, Université Laval), Catherine Fernet (présidente, Association des architectes paysagistes du Québec), Sonia Gagné (architecte, Provencher_Roy), Sylvain Gariépy (président, Ordre des urbanistes du Québec), Joseph Hillel (cinéaste), Pierre Lahoud (historien et photographe), Phyllis Lambert (architecte, directeur fondateur émérite, Centre Canadien d’Architecture), Stephan Langevin (architecte, STGM Architecture), Carole Lévesque (directrice, École de design, UQAM), Philippe Lupien (architecte, professeur, École de design, UQAM), Sophie Mankowski (directrice-fondatrice, Portrait Sonore), Catherine Martin (cinéaste), Josette Michaud et Pierre Beaupré (architectes, Beaupré Michaud et Associés, Architectes), François Moreau (architecte, ABCP Architecture), Luc Noppen, (professeur, Études urbaines, UQAM), Réal Paul (architecte, Réal Paul Architecte), Louise Pelletier (directrice, Centre de design, UQAM), J.-Louis Vallée (président, Fédération Histoire Québec), Vincent Van Dongen (petit-fils d'Antoine Courtens), Ève Wertheimer et Jan Kubanek (architectes, ERA Architectes)

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