L'Ukraine à la rescousse du monde

Depuis quelque temps, la démocratie entre les nations, la fameuse démocratie cosmopolite, battait de l'aile. Israël et la Palestine, les manigances de l'Organisation mondiale du commerce, les événements du 11 septembre 2001, l'intervention unilatérale des États-Unis en Irak, l'incapacité de l'ONU à intervenir en Haïti, l'insupportable lenteur des négociations internationales dans le dossier de l'environnement, tous ces événements semblaient nous mener vers de sombres temps.

Mais il aura suffi que le peuple ukrainien descende dans la rue et dénonce une élection frauduleuse pour que le monde occidental renoue avec le dialogue. Le renouveau démocratique en Ukraine aura-t-il un effet positif sur la communauté internationale?

Depuis un mois, les Ukrainiens ont créé une formidable dynamique politique en minant la crédibilité du pouvoir aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur des frontières. De l'intérieur, selon Alain Besançon, spécialiste des pays de l'Est qui s'exprimait dans une émission radiophonique (La Rumeur du monde, sur France-Culture), le conflit n'oppose pas l'Ukraine et la Russie, il oppose les Ukrainiens qui veulent rompre avec l'ancienne manière de faire soviétique et le pouvoir en place.

Le chanteur ukrainien Oleh Skrypka ne dit pas autre chose: «Le pouvoir a essayé de faire tourner l'histoire à rebours et de reconstruire l'URSS», mais ce pouvoir «ne peut pas écraser un grand pays comme l'Ukraine quand tout le monde est contre» (Le Devoir, 16 décembre 2004). De fait, les nouvelles élections du 26 décembre semblent conduire Viktor Iouchtchenko, chef de l'opposition, à la tête du pays.

En même temps, à l'extérieur de l'Ukraine, cette dénonciation d'une fraude électorale a touché la corde sensible de la communauté internationale. «Par un étrange revirement de situation, l'Ukraine offre du coup à l'Europe et aux États-Unis l'occasion d'une collaboration inespérée. Le Moyen-Orient devait être le terrain d'une réconciliation. Mais il est peut-être encore un peu tôt. Au delà de leurs divergences, l'Europe et les États-Unis ont la chance de défendre en Ukraine la valeur qui les rassemble» (Christian Rioux, Le Devoir, 10 décembre 2004).

Une valeur centrale

À l'échelle nationale comme sur la scène internationale, nous nous retrouvons donc autour d'une valeur, la démocratie. Mais alors, comment expliquer les échecs et les conflits armés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale? Les Nations unies ont bien essayé depuis 1948 de se constituer autour de la Déclaration des droits de l'homme et de la défense de la démocratie, mais le succès de l'entreprise s'avère très mitigé encore aujourd'hui. Pourquoi?

La communauté internationale incarnant, pour les sociétés laïques, le lieu par excellence des médiations, elle devrait incarner la justice du monde, mais elle est encore inopérante, neutralisée par la manière dont les nations envisagent entre elles l'exercice et le partage du jugement. Il faut donc partir d'un cas particulier, c'est-à-dire d'une nation, pour mieux affirmer le rôle de médiation de la communauté internationale.

Justement, la révolte du peuple ukrainien s'est rendue jusqu'à nous pour nous rappeler que le pouvoir ne peut empêcher indéfiniment les gens d'exercer leur jugement, qu'on ne peut construire un État-nation sur un mensonge. La situation en Ukraine, ce qui se passe à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières, tout cela suggère l'existence d'une règle qui fixe le jeu de la cohabitation humaine. Comment la reconnaître et s'en servir dans l'opinion publique?

Pour l'instant, tout se passe comme si nous étions prisonniers d'un dilemme: d'une part, nous craignons la liberté dirigée des démocraties communistes; d'autre part, la liberté d'expression des démocraties libérales conduit à une forme de relativisme moral et politique qui empêche une action concertée vers la justice.

En réaction

Premier volet du dilemme: nous craignons la liberté dirigée. Après Budapest en 1956, Prague en 1968, le syndicat Solidarité dans la Pologne des années 80, l'effondrement du mur de Berlin en 1989, sans oublier Tchernobyl en 1986, la révolte dans les rues de l'Ukraine agit sur nous de la même façon, comme un révélateur de l'univers concentrationnaire qu'il faut rejeter de toutes nos forces. Serait-ce dire que nous concevons les valeurs démocratiques surtout en réaction à ce qui apparemment les contredit, rarement en vertu de leur positivité?

Ici, au Québec comme dans bien des pays occidentalisés, le jugement au sein de l'opinion publique opère différemment: la plupart du temps, il est neutralisé par ce que Jean Larose a appelé, dans un texte consacré à la signification de la liberté au sens moderne, «la tentation américaine de la loi du plus libre» (La Petite Noirceur, Boréal, 1987). C'est le second volet du dilemme.

Nous avons évité l'économie planifiée pour mieux céder aux forces du marché libéral ou du relativisme, forces qui associent faussement la liberté de pensée à la capacité, au droit ou même au pouvoir de nous détacher de toute doctrine de pensée ou de tout système social comme bon nous semble, sauf de nos propres intérêts, il va sans dire. Cela engendre une incertitude sociale qui incite au désengagement politique, à la méfiance envers l'autre et à la croyance selon laquelle on peut se transformer directement soi-même. Comme s'il était possible de grandir sans le secours d'une personne intermédiaire ou de réussir notre cohabitation sans le recours à un tiers ou à une institution sociale ou politique!

Heureusement, nous ne sommes pas complètement étourdis! Nous savons bien que la liberté d'expression ne garantit pas pour autant la vérité de ce qui est exprimé. À cet égard, la nécessité de confronter notre jugement nous rejoint toujours.

Jugement partagé

Il faudrait sans doute expliquer plus longuement comment survient cette nécessité de partager notre jugement et comment elle règle le vivre-ensemble. La nécessité de penser la vérité ou la fausseté de ce que nous pensons constitue la manière dont nous nous faisons vivre par la parole: seul le partage du jugement de vérité permet à l'humain de faire l'expérience du monde en toute liberté, en dehors de tout déterminisme naturel ou social, précisément parce que ce partage n'est lui-même couplé qu'à l'exercice du jugement.

Pour reprendre une formulation tirée des travaux du philosophe français Jacques Poulain, «l'expérience de liberté accessible dans le jugement n'est pas celle de pouvoir se détacher à volonté de toutes les représentations de connaissance, d'action ou de désir auxquelles on a dû adhérer pour pouvoir les penser: elle est au contraire de reconnaître l'objectivité de celles qu'on a dû penser vraies pour pouvoir les penser [...]» (L'Âge pragmatique ou l'expérimentation totale, l'Harmattan, 1991, page 174).

Concrètement, au lieu de répondre à notre interlocuteur qu'il a droit à son opinion tout en continuant notre chemin comme si tout allait bien, nous devrions demander à notre interlocuteur par quel chemin il a dû passer pour penser vrai ou faux ce qu'il a justement pensé! Une démocratie délibérative, entre sujets coresponsables de l'ordre social, pourrait alors s'établir.

Aujourd'hui, c'est par l'intermédiaire d'un peuple comme celui qui vit dans ce lointain pays de l'Ukraine que nous avons la chance de saisir la force du jugement de vérité. La communauté internationale n'a pas eu le choix de partager ce jugement populaire, et c'est précisément grâce à de tels événements que l'opinion publique internationale pourra devenir le lieu ultime de la médiation humaine, l'espace public où nous devrons, un jour, apprendre le partage des souverainetés.