S’ouvrir sur le monde est compatible avec la loi 101

«La Charte de la langue française n’a jamais eu pour objectif de créer une société unilingue française réfractaire à l’anglais», écrit l’auteur
Photo: iStock «La Charte de la langue française n’a jamais eu pour objectif de créer une société unilingue française réfractaire à l’anglais», écrit l’auteur

Il est dommage qu’Emilie Nicolas n’ait pas tiré profit pour sa chronique Les agents du déclin, parue dans Le Devoir du 28 avril 2022, d’un bilan portant sur la Charte de la langue française (40 Years of Blll 101 in Québec, Language Problems & Language Planning 43-2, 2019). Pourtant, Le Devoir y a fait écho dans sa rubrique Des Idées en revues du 7 janvier 2020 en reprenant des extraits de l’article que j’y ai fait paraître sur invitation (Succès et faiblesses de l’intégration des immigrants). Dommage, car nulle part dans cet article, il est question « du recul », voire a fortiori, « du déclin de la langue française » basé sur la « langue maternelle » des personnes. Par ailleurs, dans ce bilan, la langue maternelle n’est pas exclusive aux deux démographes qui y ont participé, Marc Termote et moi ; d’autres contributeurs en ont fait état.

Côté succès, la progression des inscriptions des enfants des immigrants au secteur d’enseignement primaire et secondaire de langue française s’est faite très rapidement. Par la loi 101, le gouvernement du Québec voulait construire « un Québec aussi français que l’Ontario est anglais ». À cet égard, j’ai noté que la connaissance du français au Québec par les personnes de langues tierces faisait jeu presque égal avec celle de l’anglais en Ontario. En ce qui concerne l’adoption du français comme langue d’usage au foyer, une partie de l’écart a été comblée, l’Ontario demeurant une terre d’anglicisation, y compris pour sa minorité francophone. J’ai fait remarquer aussi que le Québec a réussi à recruter de plus en plus d’immigrants ayant une connaissance du français avant leur migration.

Côté faiblesses, outre que le libre choix de la langue d’enseignement au collégial agit encore au détriment du français, les programmes de francisation des immigrants adultes laissent toujours à désirer. Bien que le père de la loi 101, Camille Laurin, ait espéré que cette politique linguistique « redonne confiance, fierté et estime de soi » aux francophones, il faut déplorer que de très nombreux francophones bilingues restent encore plus fiers de parler l’anglais dans des situations où ce n’est pas nécessaire. Ces francophones bilingues devraient rougir de honte devant le témoignage de Mme Nicolas qui « a toujours parlé français [avec l’un de ses amis], même quand les mots lui manquaient et que l’anglais aurait été plus facile ». Exemplaire à cet égard, Emilie Nicolas est un atout plutôt qu’une entrave à l’usage du français au Québec.

La langue maternelle

 

Rappelant ses « études à Toronto à la maîtrise », la chroniqueuse prétend avoir été « comptabilisée […] comme une preuve du recul de la langue [française] ». Il en est de même aussi pour trois personnes parmi ses connaissances, qu’il s’agisse d’un collègue scolarisé en anglais avant la loi 101, d’un vieil ami né en Alberta, ou d’un « enfant de la loi 101 » venu d’Amérique latine. Je ne vois pas comment, à partir de ces informations, Mme Nicolas peut déduire que les démographes compteraient ces personnes « comme des “menaces” à la langue toute leur vie, peu importe leurs comportements et apprentissages » !

Tout cela reflète une ouverture sur le monde, non seulement pour elle et ses amis, mais aussi pour ma fille, mon fils, mon épouse et moi. Au tournant des années 2000, ma fille et mon fils ont travaillé quelques années en Ontario et en Colombie-Britannique, respectivement. Née en Autriche, mon épouse a d’abord migré en Belgique avant de s’établir au Québec ; ses enfants et ses petits-fils, tous de langue maternelle et de langue d’usage française, vivent ici en français. Enfin, en ce qui me concerne, dans les années 1970, j’ai étudié aux États-Unis avant d’enseigner quelques années à l’Université Bishop’s (Lennoxville, Québec), le tout en anglais, bien sûr.

Professeure d’anglais langue seconde dans un collège de Montréal, ma fille m’a invité quelques fois pour enseigner des notions de base de démographie à un groupe d’étudiants en sciences humaines. À l’une de ces occasions, une étudiante trouvait incongru qu’un démographe ayant œuvré dans les organismes de loi 101 soit le père d’une enseignante d’anglais. Sa remarque m’a donné l’occasion de rappeler que la Charte de la langue française n’a jamais eu pour objectif de créer une société unilingue française réfractaire à l’anglais.

Non seulement Camille Laurin était favorable à l’apprentissage de la langue majoritaire du continent nord-américain, mais encore souhaitait-il qu’une troisième langue soit apprise. Il a été entendu, car l’espagnol est la langue tierce la plus répandue au Québec, en dehors des communautés hispanophones de Montréal, grâce aux Québécois de langue maternelle française.

Contrairement à Emilie Nicolas, je ne vois pas de contradictions entre tous ces cas d’espèce, d’une part, et les indicateurs statistiques qui permettent de faire le bilan de notre politique linguistique, d’autre part. Il s’agit d’ouvertures normales sur le monde, compatibles avec la loi 101. Emilie Nicolas me semble être une alliée qui s’ignore.

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