Un débat clivé pour la course à la chefferie conservatrice 

«S’il n’y a pas eu de traditionnel échange de poignées de main au précédent débat, Pierre Poilievre n’ayant pas tendu la sienne à Jean Charest, ce n’est pas à cause des mesures sanitaires», écrit l'auteur.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne «S’il n’y a pas eu de traditionnel échange de poignées de main au précédent débat, Pierre Poilievre n’ayant pas tendu la sienne à Jean Charest, ce n’est pas à cause des mesures sanitaires», écrit l'auteur.

Stratège conservateur, l’auteur a été par le passé conseiller dans le gouvernement Harper. Il a fait de même dans l’opposition.

Dans les médias ou même en personne, les gants ont été jetés très tôt dans la course à la chefferie conservatrice. Plusieurs figures importantes du Parti conservateur du Canada (PCC), dont Preston Manning lui-même, ont prié les candidats de calmer le jeu. L’animosité reste malgré cela grande et l’hostilité palpable. S’il n’y a pas eu de traditionnel échange de poignées de main au précédent débat, Pierre Poilievre n’ayant pas tendu la sienne à Jean Charest, ce n’est pas à cause des mesures sanitaires.

Pierre Poilievre est le favori de cette course. Brillant, reconnu pour son habileté à prendre le pouls des membres du PCC, il attire des foules considérables à travers le pays. Sa stratégie n’est pas de prendre de la hauteur, comme on pourrait l’attendre d’un meneur. Au contraire, il attaque le premier et fait souvent des propositions populistes pour mobiliser sa base. Cela plaît à certains, mais en repousse d’autres, au point de susciter la controverse, voire une levée de boucliers. On ne peut pas diviser en étant rassembleur. M. Poilievre le sait et il assume pleinement ses positions tranchées, affichant une confiance inébranlable, bien que cela soit à double tranchant.

Jean Charest, lui, met de l’avant sa stature d’homme d’État ; sa lutte pour l’unité du pays, sa connaissance du pouvoir et son expérience du fédéralisme. Sa stratégie est de proposer du contenu dans cette course, et c’est tout à son honneur. Cependant, les attaques du clan Poilievre, qui remet en question son conservatisme, ont fait mouche et doivent trotter dans sa tête comme dans celle de plusieurs membres. Il brûle souvent son temps de parole à se justifier et à défendre son bilan. Cela limite sa capacité de se démarquer avec ce qu’il souhaite mettre de l’avant. Il n’avait visiblement pas préparé son retour en politique et il lutte contre l’idée que sa candidature est motivée par un opportunisme qui peut déplaire à la famille conservatrice.

Un grand clivage

 

On note au surplus un clivage entre les clans avec, d’un côté, Pierre Poilievre, Leslyn Lewis et Roman Baber et, de l’autre, Jean Charest, Patrick Brown et Scott Aitchison, réputés comme étant plus progressistes. Jusqu’à présent, le contenu dans cette course a été limité. Chaque camp a fait des énoncés politiques forts de différentes déclinaisons sur le thème de la liberté. Il y a bien sûr eu des propositions plus spécifiques, mais ce n’est pas du tout ce qui est remonté à la surface.

Jean Charest est celui qui a fait le plus de propositions. Cependant, ses annonces trouvent difficilement une vitrine médiatique. Le format des deux derniers débats est en partie à blâmer, surtout quand le temps est grugé par des questions d’émissions de variétés.

La performance des participants à un débat se juge en fonction de leurs objectifs et des attentes de l’auditoire cible. De grâce, laissons les candidats prononcer le nom de Justin Trudeau. La règle du dernier débat était risible.

M. Charest est reconnu pour ses talents d’orateur, sa fougue et son bilinguisme parfait. On s’attend donc à une bonne performance de sa part, ce qui veut aussi dire que les attentes seront élevées à son endroit. L’objectif pour lui sera d’utiliser cette dernière plateforme médiatique pour lancer un ultime appel à ses supporteurs de prendre leur carte du parti. Il devra équilibrer son temps de parole, quitte à stratégiquement ignorer les attaques pour privilégier son contenu et le recrutement.

Pour Pierre Poilievre, ce sera l’occasion de se faire connaître au Québec. Certes, M. Poilievre a de la visibilité, mais il y est moins connu que M. Charest. Il aura l’occasion de faire une première bonne impression auprès de plusieurs. Sa réputation le précède ; ses attaques percutantes et ses déclarations fracassantes sont appréciées. Mais comme mon ancien collègue, l’ex-stratège conservateur Yan Plante l’a déjà dit en utilisant l’analogie du gâteau au chocolat : on aime un morceau, mais on n’a pas toujours envie de manger tout le gâteau. Il devra modérer le risque d’écœurement.

Les autres candidats sont unilingues anglais ou presque, à l’exception de Patrick Brown qui a un français laborieux. Ils vont lire ou réciter des cartons, ce qui fera en sorte qu’une partie du débat sera lassante. Il est certain que la couverture médiatique relèvera cette faiblesse qui n’améliorera pas l’image du PCC au Québec. Il est inacceptable que le parti accepte des candidatures à la chefferie de personnes qui ne sont pas bilingues. La description du poste est pourtant claire : pouvoir s’adresser à tous les Canadiens. Le Bloc québécois a sans doute son communiqué de presse déjà écrit avec les mots « mépris » et « Québec bashing » pour tous les cas de figure.

Jeu de séduction

 

On peut s’attendre que le projet de loi 96 sur la langue officielle et commune du Québec, le français, s’invite au débat, en plus de la Loi sur la laïcité de l’État. La situation inacceptable au chemin Roxham sera dénoncée. La relance de GNL Québec sera sur toutes les lèvres. J’ose espérer qu’il y aura des blocs de questions plus conséquents sur les affaires étrangères, la défense et l’économie. Il y a quand même une guerre qui fait rage et l’économie est notre fonds de commerce.

Il sera intéressant de compter les occurrences du mot « liberté ». Il a l’avantage de se prononcer facilement, même avec un accent anglophone, et de répondre à une multitude de sujets. Il ne faut pas oublier qu’Éric Duhaime a réussi à recruter plus de 57 000 membres au Québec avec ce positionnement.

« L’histoire me sera indulgente, car j’ai l’intention de l’écrire », a dit Winston Churchill. MM. Charest et Poilievre tenteront de faire de même. Le premier fera certainement quelques raccourcis sur son passé et son bilan comme premier ministre. Le second ne manquera pas de réécrire à son tour sa version.

Après ce débat, il ne restera qu’une dizaine de jours de sprint final avant le terme du recrutement, le 3 juin. Après cette date : alea jacta est. Les équipes entameront un marathon de BBQ avec les membres actuels. Le nerf de la guerre se fera sur trois fronts : identification, communications directes et machine pour faire sortir le vote.

Un jeu de séduction s’opérera également afin de convaincre les membres de mettre le nom des candidats sur le bulletin de vote dans l’ordre permettant un report des votes favorable. Il s’agit d’un vote préférentiel, avec plusieurs tours de scrutin, tant qu’un candidat n’obtient pas la majorité.

Lors de la dernière course, on avait dénombré quelque 270 000 membres, dont 175 000 avaient exercé leur droit de vote, avec un taux de participation avoisinant les 65 %. Un nombre record de 400 000 membres est évoqué pour cette course.

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