Lettres: La réalité quotidienne des danseurs

Je danse depuis dix ans. Ma réalité et celle de nombreux danseurs collègues est celle-ci: nous ne pouvons pas danser plus de 25 heures par semaine (en excluant l'entraînement) sinon nos articulations nous lâcheront en un an. Sachant cela et que le salaire horaire moyen d'un danseur en répétition à Montréal est de 18 à 20 $/heure, nous voyons qu'en poussant nos corps à leur limite, nous pouvons espérer faire environ 450 $ par semaine.

Lorsque qu'une danseuse se pointe en audition, il y a entre 20 et 90 concurrentes pour un seul rôle. Les danseurs heureux, très en demande, peuvent espérer travailler environ 35 à 40 semaines par année. Trente-cinq semaines: 15 750 $; 40 semaines: 18 000 $. Moins 3000 $ pour entretenir la machine... car afin de garder nos corps dans une forme optimale pour le travail, nous devons dépenser par année environ 2000 $ pour notre entraînement quotidien et 1000 $ en frais de massothérapie, ostéopathie et chiropractie.

Nous ne sommes pas graphistes, journalistes ou compositeurs. Nous devons être physiquement présents chaque heure de répétition dans le studio avec le chorégraphe. Nous ne pouvons pas travailler par Internet ou par téléphone. Nous avons donc de la difficulté à conjuguer deux contrats à la fois. Des contraintes d'horaire infernales se présentent et nous obligent à faire des choix douloureux. Le résultat: les compagnies de danse n'arrivent pas à créer de permanence au sein de leur équipe artistique et leurs ambitions créatives en souffrent.

Ceci est notre réalité

Je me sens marginalisée, peu importante. Je me demande à quoi servent tout le sérieux et le professionnalisme que je mets dans mon travail de création. Je rêve d'une société qui me fait de la place, qui m'accueille en reconnaissant l'importance de ce que je fais et en me remerciant de ma contribution à la liberté et à l'indépendance d'esprit de la société québécoise. Qui me remercie aussi de faire rire les enfants, de faire vivre des instants de grâce et de magie à certains de ses concitoyens. Nous reconnaissons facilement l'importance et la nécessité des avocats, des ingénieurs, des bénévoles, des travailleurs sociaux, des professeurs, des infirmières, des chauffeurs d'autobus, des animateurs de radio et des policiers.

Les artistes ont leur importance. Une société équilibrée doit être nourrie par les artistes et leur faire confiance pour illustrer ses tensions. Un financement adéquat doit être mis en place pour nous permettre de poursuivre notre essentiel travail.

«Il existe un lien entre les progrès d'une société et les progrès de l'art. L'âge de Périclès était celui de Phidias, l'âge de Laurent de Médicis était celui de Léonard de Vinci, l'âge d'Élizabeth était celui de Shakespeare.» - The West Wing, saison 3.