À Noël, qui attendons-nous au juste?

De sa prison, Jean le Baptiste, après avoir appris ce que faisait le Christ, se mit à douter du Messie qu'il espérait. Il envoya un de ses disciples: «Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre?» (Mt 11,3). De fait, Jean avait annoncé un messie superpuissant qui viendrait faire le ménage dans un monde dépravé et corrompu. Le Christ n'a rien fait de ça; au contraire, il fréquentait les gens de mauvaise réputation, il prenait ses repas avec eux, il côtoyait les exclus, leur parlait de pardon, de miséricorde, de salut, de justice et d'amour. Il s'est laissé arrêter, on l'a crucifié comme un vulgaire bandit... Peut-on s'être trompé de messie?

À travers Jean le Baptiste, ce sont les chrétiens de tous les temps qui s'interrogent et qui doutent. Ne sont-ils pas enfermés eux aussi dans leurs certitudes sur Dieu? Ne sont-ils pas déçus de la tournure des événements? Aujourd'hui encore, ne sommes-nous pas prisonniers de nos traditions, de nos habitudes, de nos vérités toutes faites, de notre confort, de notre peur de l'avenir? Comme Jean le Baptiste, n'attendons-nous pas un autre messie qui viendrait transformer notre monde désabusé et sans valeurs?

Et pourtant, l'Évangile continue: «Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez: les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres» (Mt 11,4-5). Ces aveugles, ces boiteux, ces lépreux, ces sourds, ces morts et ces pauvres, guéris et libérés par le Christ, qui sont-ils aujourd'hui? Ne les cherchons pas dans la Bible ou ailleurs; ils sont là, au milieu de nous, opprimés, rejetés, exclus, marginalisés, condamnés, par ceux-là mêmes qui disent les défendre, au nom de Dieu. [...]

Le mariage homosexuel, ou le rendez-vous de l'histoire

Si Christ est vivant et nous libère, il doit nécessairement faire partie de notre humanité, dans toute sa fragilité; il n'en tient qu'à nous de le reconnaître. En lisant le jugement de la Cour suprême sur le mariage homosexuel, comme réalité de la vie moderne, à la lumière de cet extrait d'Évangile de Matthieu, j'y ai reconnu le Christ qui veut libérer ces hommes et ces femmes trop longtemps bafoués et marginalisés mais qui, grâce aux valeurs chrétiennes qui ont donné naissance à la Charte des droits et libertés, peuvent maintenant sortir de la clandestinité et retrouver leur dignité, non seulement comme individus mais comme couples officiellement reconnus par la société.

Malheureusement, comme dans bien d'autres réalités de la vie moderne, les dirigeants de l'Église catholique, en l'occurrence les évêques catholiques du Canada, ne sont pas au rendez-vous de l'histoire. Ils s'enferment dans leurs doctrines archaïques et désuètes, définies à une autre époque et devenues impertinentes pour la majorité des croyants; ils refusent toute redéfinition du mariage qui permettrait aux couples homosexuels de régulariser leur union et de vivre leur sexualité dans une relation stable, fidèle et féconde, ce qui enrichirait l'institution sans porter atteinte au mariage traditionnel.

Une discrimination est une discrimination

Dans leur jugement, les juges de la Cour suprême l'ont pourtant affirmé: «La simple reconnaissance du droit à l'égalité d'un groupe ne peut, en soi, porter atteinte aux droits garantis à un autre groupe.» Cependant, les évêques ne sont pas de cet avis. [...] Pourtant, une discrimination, qu'elle soit faite pour des motifs religieux ou autres et qu'elle soit encouragée et soutenue par une Église ou par une autre instance, demeure une discrimination quand même, et l'institution qui la justifie ne peut prétendre refléter les valeurs chrétiennes qu'elle dit pourtant défendre.

Qu'on le veuille ou non, le mariage actuel, tel que défini par l'Église catholique et soutenu par les évêques du Canada comme une alliance d'amour entre un homme et une femme — relation capable d'engendrer la vie — ne représente plus qu'un infime pourcentage des mariages qu'on célèbre dans nos églises. Mariages de personnes âgées, de veufs et de veuves, de personnes impuissantes ou stériles, de couples dont les familles sont déjà constituées et dont les enfants sont déjà nés d'une relation antérieure: ces mariages sont pourtant reconnus et bénis par l'Église et portent la marque de la sacramentalité.

Ce qui signifie que la capacité d'engendrer la vie ne se limite pas à la procréation directe et naturelle, elle peut prendre d'autres formes: l'adoption locale ou internationale, l'engagement social auprès des familles en difficulté, familles d'accueil ou reconstituées, etc., qui donnent au mariage toutes ses lettres de noblesse et qui permettent aux couples d'être au service de la vie. Dans cette perspective, deux personnes homosexuelles peuvent aussi bien vivre cette alliance d'amour dans la fidélité, relation capable d'engendrer la vie et être signe d'amour de Dieu pour l'humanité, signe de l'amour du Christ pour son Église. [...]

Le petit de l'Évangile

On peut être déçu comme Jean le Baptiste dans sa prison et attendre un autre messie; le Christ lui-même dit d'ailleurs de Jean qu'il est le plus grand des prophètes et le plus grand parmi les hommes (Mt 11,11a), mais il ajoute cependant que le plus petit dans le Royaume est plus grand que lui (Mt 11,11b).

Ce petit de l'Évangile n'est-il pas aussi l'homosexuel qu'on dit vouloir respecter et protéger mais qu'on marginalise et qu'on exclut dans l'Église? C'est pourtant à travers lui qu'on peut rencontrer et reconnaître le Christ qui vient et qui renaît à Noël.

Dans leur déclaration, les évêques canadiens demandent aux croyants, aux chrétiens, aux catholiques, de participer au débat avant le dépôt du projet de loi fédéral sur la redéfinition du mariage. Comme prêtre catholique, je demande à nos évêques, à l'approche de Noël, de libérer le Christ pour qu'il puisse renaître et nous libérer; je les invite à faire preuve d'ouverture et de tolérance à l'endroit des homosexuels qui veulent vivre dans la dignité et participer activement à la construction de la société de demain, par la reconnaissance de leur union dans l'institution du mariage, au sein de laquelle peut naître et grandir la prochaine génération. [...]

Une chose est certaine: toutes les discriminations et les exclusions sont contraires à l'Évangile et sont une forme de violence qui empêche le christianisme de se réaliser: «En effet, bien que nous chantions "Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la Terre", aussi longtemps que cela reste une faim encore inassouvie et tant que nous n'aurons pas déraciné la violence de notre civilisation, le Christ n'est pas encore né» (Gandhi).

Joyeux Noël quand même!