La meilleure façon de verdir une ruelle n’est pas celle qu’on croit

 «Pour transformer nos ruelles en véritables milieux de vie, nous devons penser au-delà du bitume et trouver des moyens pour convaincre nos voisins de mettre la main à la pâte», affirme l'autrice.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir  «Pour transformer nos ruelles en véritables milieux de vie, nous devons penser au-delà du bitume et trouver des moyens pour convaincre nos voisins de mettre la main à la pâte», affirme l'autrice.

La ruelle verte est une des meilleures idées d’urbanisme qu’on ait eues à Montréal. À partir des années 1990, les Montréalais ont commencé à repenser la ruelle pour se la réapproprier. Promenez-vous dans n’importe quelle ruelle verte et vous verrez la vie de nos quartiers — des enfants qui jouent au soccer, des livres qui s’échangent, des œuvres d’art faites maison, des jouets. La vie, quoi. Les ruelles sont le lieu où les communautés de Montréal se tissent : un trésor qu’il faut à tout prix défendre.

Mais qu’est-ce qui rend verte une ruelle verte ? C’est là que ça se complique. En fait, la Ville n’a pas un programme de ruelle verte — elle en a 20, car chaque arrondissement a son propre programme. L’idée de base est la même partout : pour lutter contre les îlots de chaleur urbains, l’arrondissement enlève une partie de l’asphalte pour y mettre des plantes à la place. Voilà, votre ruelle est verte !

Un comité de ruelle

 

Mais la procédure n’est pas simple. En théorie, les voisins doivent former un comité de ruelle ; celui-ci doit procéder à une consultation formelle des voisins, élaborer une proposition et l’envoyer à l’arrondissement pour son approbation. En pratique, ça se traduit par une montagne de paperasse et de tâches à accomplir : étudier le règlement de la Ville, faire des tas de réunions, faire du porte-à-porte pour engager les voisins, préparer un dossier.

C’est un peu comme un boulot à temps partiel, mais pas rémunéré. Pas surprenant qu’un nombre de comités impossible à quantifier abandonne avant même de déposer leur dossier, découragés par la tâche.

Parmi ceux qui se donnent la peine de formuler une demande, beaucoup auront travaillé en vain : l’arrondissement rejette plusieurs dossiers en raison de ses limites budgétaires. À ceux qui auront la chance d’être retenus, la Ville enverra un entrepreneur qui, avec sa machinerie lourde, creusera des trous dans la ruelle pour en retirer des portions d’asphalte et créer de petites platebandes verdies.

Naturellement, l’excavation ne peut se faire que sur une minuscule proportion — dans Rosemont–La Petite-Patrie, en 2020, on a prélevé entre 1 et 4 % d’asphalte dans une ruelle. Il faut dire qu’à un coût oscillant entre 160 $ et 210 $ le mètre carré, en faire plus devient vite ruineux.

Avec le temps

 

Cinq ans plus tard, quand le comité original aura perdu son élan — parce que les enfants ont grandi, ou parce que ses membres clés ont déménagé —, ces trous se retrouvent souvent à l’abandon. La Ville n’a pas de données précises sur le pourcentage de ruelles vertes tombées en désuétude, mais plus le temps passe, plus le risque augmente. Dix ans après les travaux, peu de ruelles vertes sont encore vertes.

57%

Dans Rosemont–La Petite-Patrie, en 2020, c’est la proportion du budget des ruelles vertes qui avait été consacrée à l’excavation. Force est d’admettre que les programmes des ruelles vertes, tels qu’ils existent aujourd’hui, sont donc pour la plupart des programmes de subvention aux entreprises d’excavation du quartier.

Dans Rosemont–La Petite-Patrie, en 2020, 57 % du budget des ruelles vertes avait été consacré à l’excavation. Force est d’admettre que les programmes des ruelles vertes, tels qu’ils existent aujourd’hui, sont donc pour la plupart des programmes de subvention aux entreprises d’excavation du quartier.

En parallèle, le Regroupement des éco-quartiers de Montréal et la Société de verdissement du Montréal métropolitain mènent le programme Un arbre pour mon quartier qui subventionne la plantation sur les terrains privés. On pourrait penser qu’un arbre à 25 $ planté dans l’arrière-cour surplombant la ruelle est une meilleure solution au problème des îlots de chaleur qu’un trou de huit mètres carrés à 1500 $ : les arbres grandissent d’année en année, même avec peu ou pas d’entretien, et offrent une couverture de plus en plus importante.

Non contents de réduire les chaleurs extrêmes en été, les arbres absorbent l’eau de pluie avant qu’elle ne surcharge les égouts, créent des habitats pour la biodiversité, absorbent efficacement le dioxyde de carbone, forcent les conducteurs à réduire leur vitesse, soutiennent la santé mentale des habitants, etc. Les plus belles ruelles sont toujours celles qui offrent une intimité que seule une grande couverture d’arbres permet. Pas celles qui sont parsemées de trous abandonnés.

J’ai passé un plaisant après-midi à comparer les performances de chaque approche. À l’aide des données provenant d’une demande d’accès à l’information de Rosemont–La Petite-Patrie, j’ai calculé qu’un dollar dépensé en 2020 pour verdir une ruelle de façon traditionnelle couvrira environ 0,52 centimètre carré — aussi bien dire pas grand-chose. Ce même dollar, dépensé pour un arbre d’arrière-cour, couvrira une superficie deux fois plus importante.

Ça, c’est pour la première année. Il ne faut pas oublier que l’arbre grandit d’année en année, alors que les buissons ont tendance à rétrécir s’ils ne sont pas bien entretenus. En supposant que les buissons-dans-les-trous perdent, en moyenne, 10 % de leur verdure chaque année alors que l’arbre, lui, continue à grandir, l’avantage de l’arbre d’arrière-cour augmentera à un point tel que, dix ans après sa plantation, chaque dollar public dépensé va couvrir une superficie 60 fois plus grande de ruelle que ce même dollar dépensé pour creuser des trous.

La magie d’une canopée

La Ville semble toutefois incapable d’assimiler cette idée. Si bien que ses deux programmes évoluent en vase clos, et personne n’a même jamais pensé à les envisager ensemble.

Quand je leur dis que je veux promouvoir l’arbre d’arrière-cour comme solution de rechange aux trous de ruelle, les fonctionnaires de la Ville me regardent comme un excentrique. Dans leur esprit, la ruelle verte est là pour s’occuper de l’infrastructure publique — c’est-à-dire, de la ruelle elle-même — et pas des cours arrière, qui sont privées.

Heureusement, personne n’a jamais expliqué cette distinction juridique aux arbres eux-mêmes, qui continuent à surplomber tranquillement la ruelle, lui apportant ombre, verdure et bien-être.

Tout cela n’est que le symptôme d’un problème plus large. La Ville n’a pas vraiment de stratégie pour ses ruelles. Elle se replie, par inertie bureaucratique, sur ses 20 programmes. Ceux-ci doivent pourtant être radicalement repensés. La magie d’une ruelle ne vient pas de son excavation, elle naît de la créativité que les voisins y ont déposée et de l’intimité que seule une canopée épaisse peut créer.

Pour transformer nos ruelles en véritables milieux de vie, nous devons penser au-delà du bitume et trouver des moyens pour convaincre nos voisins de mettre la main à la pâte. Au lieu de les traiter comme des fonctionnaires municipaux non rémunérés, nous devons surtout trouver des manières de les attirer dans la ruelle pour que nous puissions la transformer ensemble, de nos propres mains.

Les inciter à se réunir pour planter des arbres dans les arrière-cours des uns et des autres me semblerait un excellent point de départ.

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Une version précédente de ce texte indiquait que le Regroupement des éco-quartiers de Montréal mène le programme Un arbre pour mon quartier. Ce programme est cependant mené conjointement avec la Société de verdissement du Montréal métropolitain.

 

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