Le livre fondamental de Pierre Nepveu

Avec « Géographies du pays proche », l’écrivain ouvre la littérature à l’ensemble du champ intellectuel.
Olivier Zuida Le Devoir Avec « Géographies du pays proche », l’écrivain ouvre la littérature à l’ensemble du champ intellectuel.

L’auteur est historien, sociologue, écrivain, enseignant à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Voici un ouvrage qui ne vieillira pas vite tant il est riche de réflexions et d’enseignements. L’auteur est un littéraire et essayiste déjà bien connu pour son œuvre, plusieurs fois couronné. Il se propose avec Géographies du pays proche (Boréal) d’ouvrir la littérature, surtout la poésie, à l’ensemble du champ intellectuel, y compris les sciences sociales. Aux yeux du sociologue que je suis, ce pari a d’abord semblé irréaliste. J’avais tort.

M’en remettant au guide, je me suis trouvé engagé dans un itinéraire lumineux, plein de surprises et de virages audacieux, soutenu par une pensée originale, toute en rebondissements, en raffinements, animée d’un grand souci de clarté et servie par une langue où fourmillent les bonheurs d’expression.

Les voies de la poésie

 

L’auteur présente une conception de la poésie qui ouvre sur des sphères inattendues, notamment la musique (« traduction… de nos vies »), lestée d’une « portée mystique » ; les langues (leur polyphonie, leurs harmoniques) ; le droit (souci du réel, des personnes, du quotidien, de l’altérité) ; le social et le politique (l’engagement envers les défavorisés, le communautaire, la poésie comme manière de s’insurger, la sensibilité démocratique (« la nature profonde de la citoyenneté démocratique que porte la poésie »).

Au fil de ces démonstrations, l’essai fait ressortir ce qui relie ces avenues. Ce sont principalement la citoyenneté (le poème comme « acte citoyen ») et l’omniprésence de l’espace, du territoire, au sens propre comme au figuré, avec ses dérivés que sont la proximité, la distance, les limites, les retours (« la texture première de l’existence des individus comme des peuples est géographique »). C’est en référence à ces deux volets, longuement, diversement explorés, que le titre du livre dévoile tout son sens.

À méditer

 

L’auteur invite le lecteur à s’inscrire à l’école du doute, de la critique permanente, de la pensée prudente, nuancée, mais aussi de la recherche, des redécouvertes, des convictions profondes et de l’espoir. À quoi il ajoute (le mot ne lui fait pas peur) : de l’amour. Toute sa réflexion, nous dit-il, est un acte d’amour.

On voudra s’arrêter sur les passages où il exprime sa vision de la poésie et du poème, de l’écriture, de la transcendance, où il évoque un nouveau grand récit québécois sous la forme « d’une éthique de la proximité ».

À méditer également, sa réflexion très riche, généreuse, sur ce que devrait être l’identité, comme invention continue de soi mobilisant la mémoire et le devenir (nous ne la possédons pas, nous la nourrissons), sur le bon usage du religieux et ce qu’il faudrait retenir de notre passé catholique, lequel survit sous diverses formes (exemple : la structure chrétienne de la pensée de Gaston Miron), sur la défense du pluralisme bien compris, sur la possibilité et les voies de ralliement d’un Québec pluriel, sur sa conception de la nation, sur la place centrale de l’altruisme.

Le livre contient quelques passages autobiographiques, toujours éclairants, émouvants aussi — j’en aurais souhaité davantage. J’ai relevé des énoncés, des pensées bien frappées, qui captent l’attention. En voici quelques-unes :

« Nous avons perdu la foi en la foi. »

« Le propre d’un classique : inspirer le double sentiment de l’avoir déjà lu et, quand on y revient, de le lire pour la première fois. »

« Notre planète : un “grain de sable” ; notre histoire dans l’univers : un éclair. »

« Les dimensions du territoire qui conjuguent notre être physique et notre qualité de “défricheurs de signes”. »

Mirabel, où « les outardes égarées se posent en douceur sur la piste vide ».

Comme Québécois, « que sommes-nous en train de devenir ? »

Contre les dichotomies

 

Pierre Nepveu est un remarquable conciliateur, un « dé-noueur » d’impasses. Il n’aime pas les binarités commodes, les pensées polarisantes, hostiles à la nuance, qui figent les esprits et les choses (même les territoires sont des « espaces de médiation et de partage »). En somme, si j’avais à caractériser cet ouvrage par quelques mots-clés, je dirais : profondeur, richesse, inventivité, finesse, sensibilité. Nous avons grand besoin d’intellectuels de ce genre.

Ce livre n’a donc pas de défaut ? Je dirais qu’il en a un gros, celui d’être trop petit. J’aurais aimé poursuivre ce voyage vers d’autres horizons, d’autres questions, d’autres intuitions. Il aura une suite peut-être, mais soyons patients. Un ouvrage de ce genre est le fruit de longues années d’expériences personnelles, de recherche et de réflexion.

J’avoue que je n’ai peut-être pas saisi tout le sens de quelques propositions, mais j’y vois surtout des pistes qui s’offrent à ma réflexion. J’ai aussi, bien sûr, des objections mais elles sont mineures et ne méritent pas de m’y arrêter. Par ailleurs, l’auteur aime bien délaisser quelques instants le chemin d’un développement pour emprunter des voies secondaires qui semblent nous égarer. Mais c’est toujours pour nous faire découvrir une autre dimension de son propos. La réflexion retrouve alors la veine principale, enrichie de son détour.

Enfin, en matière sociale et politique, plusieurs réflexions prometteuses ne débouchent pas sur des exposés qu’on souhaiterait plus détaillés, plus concrets. Je n’en fais pas reproche à l’auteur ; ses riches excursions hors de la poésie nous font presque oublier qu’il n’est pas un sociologue ni un politicologue, mais un littéraire.

Je m’en voudrais de terminer ce commentaire sans souligner à nouveau la qualité de langue assez rare de cet ouvrage. Une langue riche, souple, dépourvue de jargon, qui fait honneur aux lettres québécoises.

On aura compris que j’ai beaucoup aimé cet ouvrage.

À noter que j’ai tenu à rédiger ce texte avant de lire le texte de Christian Desmeules et la chronique de Louis Cornellier dans Le Devoir des 30 avril et 1er mai. Nous nous rejoignons pour l’essentiel.

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