Relire Clausewitz pour mieux comprendre la guerre en Ukraine

«Une donnée clausewitzienne nous permet de mieux appréhender ce que nous observons, à savoir une guerre défensive de la part des Ukrainiens:
Photo: Efrem Lukatsky Associated Press «Une donnée clausewitzienne nous permet de mieux appréhender ce que nous observons, à savoir une guerre défensive de la part des Ukrainiens: "la conduite de la guerre sous sa forme défensive est en soi plus forte que l’offensive"», écrit l'auteur. 

L’Histoire, et plus particulièrement l’histoire de la pensée militaire en Occident, aurait avantage à être davantage exploitée par les analystes, car au cœur de cette lutte interétatique, le passé nous fournit des enseignements ou à tout le moins des indices sur la pratique de la guerre présente dans les camps russe et ukrainien.

Alors que la pensée militaire fleurit en Europe aux XVIe-XVIIe siècles, au siècle des Lumières, les philosophes retiennent une approche positiviste avec ce qu’ils appellent la partie mécanique de la guerre : vue comme une science, la guerre tire des batailles passées des principes universels devant encadrer sa pratique. […] Si cette voie fut délaissée par les Lumières, qui valorisèrent l’approche scientifique, le romantisme allemand du XIXe siècle amène des officiers prussiens à s’y intéresser. Le plus illustre d’entre eux étant Carl von Clausewitz, dont l’œuvre publiée par sa veuve en 1832, De la guerre, détient des clefs atemporelles pour aborder la guerre entre États.

« La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » : pour Clausewitz, la guerre s’inscrit dans le contexte propre à son époque. Pour le général prussien, qui a su tirer des leçons des guerres napoléoniennes, dont il est un vétéran, l’expérience prévaut sur la connaissance. En réfléchissant sur la violence extrême de la guerre (et notamment ce qu’il appelle la montée aux extrêmes) et la fixation de fins politiques à toute action militaire, la pensée clausewitzienne a traversé les siècles et demeure pertinente, puisque les finalités politiques des guerres sont de tout temps le moteur des affrontements.

Si les conflits interétatiques de haute intensité en Europe avaient été perdus de vue depuis 1945, l’invasion russe de l’Ukraine nous replonge dans cette réalité que les conflits asymétriques nous avaient fait oublier en Occident. La pensée de Clausewitz reprend de l’intérêt avec ce que nous montre la Russie en Ukraine, soit un retour au classique de la Deuxième Guerre mondiale et de l’ère soviétique avec des opérations en profondeur et le déploiement d’unités appuyées par le feu.

Un duel à grande échelle

L’armée russe fait ce qu’elle connaît de mieux en se battant comme une armée du XXe siècle, ce qui n’est pas sans créer des faiblesses : armée rigide avec un commandement centralisé, usage massif de l’artillerie avant l’occupation du terrain, peu de considération à l’égard du combattant, problèmes de logistique.

Pour Clausewitz, la guerre entre États n’est autre chose qu’un duel à grande échelle où il s’agit de battre son ennemi (rôle de l’armée) pour lui imposer sa volonté (le but défini par le politique). Pour y parvenir, il définit le concept de la « remarquable trinité », où la guerre se compose de trois niveaux : le but (le gouvernement fixe la finalité politique) ; le moyen (le militaire mène l’action pour imposer le but) ; la passion (le peuple, essence de la violence pour l’atteinte du but).

Les présidents Zelensky et Poutine définissent les buts politiques en jeu : pour la Russie, il y a cette volonté de faire de l’Ukraine un État satellite et une zone tampon face à l’Ouest et à l’étalement de l’OTAN vers la frontière russe. Pour Zelensky, c’est une lutte de défense nationale. Les moyens militaires mobilisés sont conventionnels (avec néanmoins la menace russe de la montée aux extrêmes avec l’usage du nucléaire). Pour la passion, si l’Ukraine présente la guerre aux yeux du monde comme une résistance à l’envahisseur, la Russie mobilise un discours patriotique signifiant pour les Russes avec ce lien fait avec la guerre patriotique de 1941-1945, la guerre en Ukraine n’étant qu’une défense du territoire russe face aux « nazis » ukrainiens.

Clausewitz nous permet aussi de bien saisir le déroulement de l’action puisque dans De la guerre, il différencie l’objectif tactique, qui est du domaine militaire en vue d’une victoire sur l’ennemi sur le terrain, de l’objectif politique ou stratégique, qui est l’atteinte du but fixé. Or, ce dernier peut évoluer en fonction des résultats militaires sur le terrain. Pour les Russes, face à la résistance inattendue des Ukrainiens, Poutine a révisé ses objectifs politiques. Après avoir d’abord visé le centre de gravité ukrainien en attaquant Kiev, l’objectif russe est aujourd’hui la conquête territoriale du Donbass et de la Crimée.

Niveler l’asymétrie des moyens

De l’asymétrie des moyens entre les armées russe et ukrainienne, une donnée clausewitzienne nous fait mieux appréhender ce que nous observons, à savoir une guerre défensive de la part des Ukrainiens : « la conduite de la guerre sous sa forme défensive est en soi plus forte que l’offensive ». Ce choix donne à une armée submergée en nombre par un adversaire la capacité de lui faire face afin de niveler l’asymétrie des moyens.

Pour ce faire, le défenseur tire profit : du terrain (les Ukrainiens sont chez eux) ; de la surprise (usage de drones, attaques de convois) ; de l’attaque sur plusieurs fronts (les Ukrainiens ne pratiquent pas le syndrome de la ligne Maginot, mais résistent partout, une défaite en un point n’entraîne en rien l’ensemble de l’armée) ; de l’utilisation de places fortifiées (au XXIe siècle, on parle de combats urbains qui sont à l’avantage du défenseur en neutralisant les avantages techniques et numériques de l’assaillant) ; de l’appui du peuple (appui des Ukrainiens à leur gouvernement) ; de l’exploitation de la force morale (succès de la guerre de communication des Ukrainiens).

« On sait toujours beaucoup moins de choses de l’état et des mesures de l’ennemi qu’on ne le présuppose au moment où l’on esquisse le projet. » Ainsi Clausewitz traitait de ce qu’il qualifie de brouillard de la guerre où, et Poutine en a fait les frais, il ne faut jamais juger d’une guerre gagnée sur le papier tant et aussi longtemps qu’elle n’aura pas été menée sur le terrain avec tous les imprévus qui peuvent se présenter lors de son déroulement et face auxquels il faut sans cesse s’ajuster.

Clausewitz nous dit qu’un peuple qui défend son territoire ne peut se rendre et que si son armée tombe, de la guerre défensive, on passe à l’étape des combats défensifs. Dans ce cas-ci, on parle de guérilla ou de résistance afin d’user l’ennemi sur la durée. Clausewitz parle alors du peuple en arme, indice qui nous laisse entrevoir un conflit sur la longue durée, un conflit pour lequel il va être difficile pour les Russes de déclarer une victoire (on le voit très bien avec la résistance à Marioupol).

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