La politique climatique américaine - La stratégie de l'autruche

La dixième Conférence des parties de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) à Buenos Aires s'est terminée en queue de poisson samedi dernier malgré deux semaines de tractations serrées. Même si les États-Unis se sont officiellement retirés du protocole de Kyoto en mars 2001, la délégation américaine est tout de même parvenue à bloquer les négociations visant à jeter les bases de l'après-Kyoto, soit après 2012.

Tout en remettant en cause le consensus scientifique entourant les changements climatiques, la chef de la délégation américaine, Paula Dobriansky, s'est opposée à la planification de rencontres préliminaires en 2005 entre les pays membres de la CCNUCC, dont les États-Unis sont toujours membres, jugeant «prématurée» la proposition de l'Union européenne. Washington a finalement accepté d'«échanger de l'information» sur les changements climatiques de manière informelle mais en précisant qu'aucun rapport écrit ne devait émaner de cette rencontre.

Par une coïncidence ironique, le matin même où s'officialisait l'échec de cette conférence paraissait dans Le Devoir un texte signé par John Marburger, directeur du White House Office of Science and Technology Policy, qui présente la politique climatique de l'administration Bush comme étant «responsable».

L'auteur y fait état des principales initiatives de la Maison-Blanche en matière de changements climatiques, qui consistent majoritairement en des investissements accrus afin d'approfondir la science des changements climatiques et d'encourager la mise au point d'innovations technologiques visant à remplacer les hydrocarbures à long terme. Il souligne avec raison que les États-Unis «sont de loin le pays qui finance le plus les activités effectuées conformément à la CCNUCC et par le Groupe intergouvernemental des changements climatiques [sic]», faisant ici référence au Groupe intergouvernemental d'experts sur le climat (GIEC).

Une feuille de route entachée

Si ces initiatives sont louables, elles cachent mal la mauvaise foi qui caractérise la politique américaine sur les changements climatiques depuis George Bush père, qui était président en 1988 lorsque cette problématique internationale s'est véritablement «politisée», puis «médiatisée». En effet, depuis la fin des années 80, Washington a continuellement joué un rôle de participant récalcitrant aux négociations internationales entourant les changements climatiques, et ce, quand il n'utilisait pas son poids politique et économique pour carrément bloquer les propositions auxquelles il s'opposait.

Cette attitude s'est relativement améliorée sous Bill Clinton avant de faire un pas en arrière dès l'arrivée de George W. Bush, qui a annoncé la défection du plus grand émetteur mondial de gaz à effet de serre (GES) du protocole de Kyoto deux mois après son entrée à la Maison-Blanche. [...]

Face aux failles de Kyoto, les États-Unis adoptent une position qui repose principalement sur la recherche et le développement de technologies propres. Cependant, même dans le domaine technologique, Washington refuse d'encourager sérieusement le déploiement de technologies déjà disponibles aujourd'hui, notamment les énergies éolienne et photovoltaïque, dont l'utilisation accrue permettrait de réduire dès maintenant de manière considérable les émissions de GES.

Non seulement la Maison-Blanche favorise des initiatives technologiques qui serviront seulement dans 10 ou 20 ans, l'administration actuelle s'oppose aussi à des politiques nationales proposées au Congrès et qui viseraient à trouver une solution économique à la mise en place de réductions minimales de GES.

Le Congrès et les États s'activent

Alors que le Congrès s'est toujours opposé au protocole de Kyoto en dénonçant l'accord comme étant économiquement insoutenable et en citant l'exemption accordée à la Chine et à l'Inde, voilà que l'aile législative a choisi de se démarquer de l'inaction de la Maison-Blanche en matière de changements climatiques. Le Climate Stewardship Act (CSA) est un projet de loi bipartisan qui, malgré son échec lors du premier vote au Sénat, en octobre 2003, suscite un intérêt grandissant au Congrès et même au sein des industries qui seraient visées par les réductions. [...]

Le CSA se veut en effet une ébauche de réponse made in USA aux changements climatiques, mais il va plus loin que les réductions industrielles volontaires proposées par la Maison-Blanche. [...] Celle-ci s'oppose au CSA puisqu'elle affirme qu'il aurait des impacts économiques néfastes.

Face à l'indifférence généralisée de la Maison-Blanche à l'endroit du dossier, de plus en plus d'États et de villes américaines choisissent de prendre la relève. La Californie a en effet décidé en septembre dernier d'imposer des mesures beaucoup plus strictes aux constructeurs d'automobiles afin que ceux-ci réduisent les émissions de GES émanant de leurs nouveaux modèles dès 2009, la réduction atteignant 30 % en 2016. Les constructeurs ont immédiatement entamé des poursuites, dont l'issue est incertaine.

La Californie s'est par ailleurs alliée à 11 autres États afin de poursuivre en 2003 l'Environmental Protection Agency (EPA), l'objectif étant de forcer l'EPA à réglementer les émissions de GES. Celle-ci affirme que les gaz à effet de serre ne représentent pas des gaz polluants selon la définition incluse dans le Clean Air Act, et elle jugeait «inapproprié», au moment de la poursuite, de fixer des limites aux émissions de GES.

Les initiatives se multiplient au point où plus de la moitié des États ont mis sur pied ou développent actuellement des initiatives en vue de parvenir à des réductions nettes des émissions de GES. Des États comme le New Jersey et le Massachusetts travaillent conjointement avec les industries situées sur leur territoire afin de trouver des solutions viables tandis qu'une part grandissante du secteur privé s'organise afin de réduire ses GES. S'ajoute à ces facteurs une conscientisation accrue du public américain, maintenant convaincu qu'il est temps de passer à l'action. [...]