Rase campagne au domaine de l’Estérel

«Exiger la reconstruction à l’identique m’apparaît comme la seule solution pour qu’un minimum de justice soit rendu», estime l’auteur.
Photo: Ministère de la culture et des communications «Exiger la reconstruction à l’identique m’apparaît comme la seule solution pour qu’un minimum de justice soit rendu», estime l’auteur.

L’indignation est d’abord une affaire personnelle. Étant architecte, résidant à temps partiel dans les Laurentides, je porte une attention et un attachement particuliers aux rares témoins architecturaux qui enrichissent les paysages de la région. Le Domaine-de-l’Estérel en était un d’importance. Un legs. Chaque semaine, j’avais la chance de pouvoir observer ce fier et singulier immeuble, visible depuis la route, au loin, au bout du lac. Une œuvre et un ouvrage d’une valeur irremplaçable et inimitable. Ma famille habite dans la région, mes racines y sont ancrées. J’ai pris la nouvelle de la démolition du Domaine-de-l’Estérel comme un coup droit au cœur. Un coup traître, un coup bas.

Mais n’en faisons pas une affaire personnelle. Déjà, les réactions du maire de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, où se trouve le complexe, comme de la ministre de la Culture du Québec me portent à croire que le sentiment est partagé par une certaine partie de la classe politique et, disons, de la population. Ce que représente cet acte de vandalisme, cependant, est à mon avis malheureusement représentatif de ce qu’il y a de plus vil et délétère au sein du monde des affaires et des développeurs : la primauté de l’enrichissement personnel au détriment du bien collectif. On a ainsi dépouillé les Québécois d’une pièce de leur histoire et de leur patrimoine au profit du gain privé. Les règles étaient claires, stipulées. Les preuves sont accablantes.

Bien que le propriétaire des lieux, Olymbec, ait déclaré être ébahi et atterré par la nouvelle, le délai qu’aura exigé sa réponse comme les mesures prises en amont permettent de douter de la sincérité de cette déclaration. Une certaine idéologie, qui survit toujours, supporte l’idée que la réussite en affaires n’est atteignable que par la transgression des règles établies. Cette façon de faire n’a plus sa place aujourd’hui, et la suite des événements, c’est-à-dire les sanctions qui seront portées à l’endroit du propriétaire, devra lancer un message clair et univoque quant à la position de nos gouvernements à l’égard du maigre patrimoine architectural dont nous disposons.

Je le dis sans détour, tel qu’il a d’ailleurs été évoqué, exiger la reconstruction à l’identique m’apparaît comme la seule solution pour qu’un minimum de justice soit rendu. Les amendes évoquées ne plairaient que trop à Richard Stern, président d’Olymbec, pour qui un petit million (somme dérisoire en comparaison du coût de reconstruction de l’édifice) n’affecterait en rien les activités d’un des plus importants propriétaires immobiliers du pays. Une activité aussi fondamentale (et lucrative dans ce cas) comporte son lot de restrictions et règlements, et la compagnie ne peut prétendre avoir agi en vue de les respecter.

C’est l’image de tous les promoteurs qui pâtit d’un tel acte. Il y a lieu, dans ce cas comme dans la plupart des situations où la conservation d’un immeuble patrimonial semble si ardue et nuire à la viabilité du projet, de questionner la vision de l’instigateur. La plus-value que représente un tel édifice ne peut-elle pas être mise à profit ? Que viennent admirer les touristes ? Il y a des lacs par milliers dans les Laurentides, des sapins, des érables. Cet immeuble est ce qui rendait ce site si unique et attractif. Mais oui, ça aurait sans doute coûté plus cher, initialement, de le conserver. Les entrepreneurs pour qui un tel atout ne représente qu’une contrainte devraient regarder ailleurs. Courte vision. Court gain.

Un peu plus près du sol, il y a aussi lieu de critiquer les pratiques et la rigueur qui caractérisent le travail de plusieurs entrepreneurs en construction, pour qui il est toujours plus simple de remplacer que de réparer. Est-ce un manque de savoir-faire, une question de valeurs ou simplement de la paresse ? Si le changement est ce qui motive le mouvement qui semble s’amorcer à la suite de ce triste épisode, la critique n’est pas l’avenue à préconiser, ni même l’éducation. Il faut encadrer, contrôler et sévir.

L’Histoire nous aura démontré qu’on ne peut faire confiance à nos concitoyens qui, seuls devant leur tâche, portés par leurs impératifs individualistes, n’hésiteront point à rouler leur prochain. Maintenant, fournissez-leur un paravent, qu’ils agissent en qualité de citoyens liés à une entreprise, et la piraterie devient un modus operandi.

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