L'Institut islamique de justice civile et ses détracteurs - Pourquoi noircir une loi respectée par les musulmans?

«Le sentiment antiarabe et antimusulman représente une des plus fortes répulsions irraisonnées de l'Occident contemporain. [...] L'Arabe et le musulman ont en quelque sorte remplacé le juif, à la fois en tant qu'élément indésirable de nos sociétés (l'immigré) et comme puissance néfaste de l'argent (les pétrodollars). [...] Ce transfert n'a pas peu contribué à nourrir nos préjugés, anciens et récents.» - Thierry Hentsch, L'Orient imaginaire - La vision politique occidentale de l'Est méditerranéen, Éditions de Minuit, Paris, 1988

J'ai suivi, au cours des dernières semaines, les opinons exprimées dans les médias québécois et canadiens en ce qui concerne le projet de l'Institut islamique de justice civile (IIJC) de l'Ontario. L'IIJC souhaite profiter des dispositions de la loi ontarienne afin de permettre aux familles musulmanes d'appliquer les préceptes de leur religion dans les litiges familiaux.

Le tollé agressif suscité par une telle initiative, culminant par le lancement d'une campagne internationale (sic) pour stopper la charia (loi islamique) au Canada, témoigne du fait que les enjeux sont ailleurs (comme ce fut récemment le cas en France). Les détracteurs de l'IIJC ont eu recours à une stratégie bien connue qui consiste, d'une part, à lier tout ce qui est musulman au spectre d'Oussama ben Laden et des talibans (création des services secrets américano-pakistanais) et, d'autre part, à utiliser un langage qui camoufle la réalité plus qu'il ne l'éclaircit.

À entendre le représentant du Congrès musulman canadien (à ne pas confondre avec le Congrès islamique canadien) et l'avocate du Conseil canadien des femmes musulmanes (900 membres) dénoncer les «fondamentalistes racistes» et le «racisme de droite», on ne peut qu'être consterné par leur racisme intériorisé (dans le premier cas) et inversé (dans le second).

De son côté, au lieu de bien clarifier les choses, Vida Amirmokri (Le Devoir, 17 décembre 2004) n'a pu que vilipender l'IIJC et la charia tout en faisant une autopromotion personnelle. Dans son article partiel et partial, c'est le moins que l'on puisse dire, elle a tenté de projeter ses fantasmes — et ceux de tant d'autres — sur l'islam en parlant entre autres d'un phénomène très marginal dans l'histoire islamique, à savoir la polygamie.

La charia évolue

Il va sans dire que depuis des années, le chemin le plus rapide vers la notoriété publique consiste à s'associer à la vague de condamnation continuelle de l'islam, des musulmans et de la charia; celle-ci, contrairement à ce qu'a laissé entendre la dépêche de la Presse canadienne publiée le 21 décembre dans les journaux à travers le pays, n'est pas «une loi vieille de 1400 ans» mais plutôt un corpus juridique qui évolue dans le temps et dans l'espace. Évolution ne signifie toutefois pas travestir ni le message coranique, ni la vision islamique du monde et de la société, basée sur la complémentarité entre les hommes et les femmes. N'en déplaise à Mme Amirmokri.

Il est étonnant par exemple que Mme Amirmokri, elle-même d'origine iranienne, ait passé sous silence la décision de la République islamique d'Iran de décréter, dans le respect de l'esprit de la charia, l'égalité entre l'homme et la femme en matière d'héritage, reflétant ainsi les changements dans la réalité socioéconomique de la société iranienne: le fait que les femmes étudient de plus en plus, qu'elles sont présentes sur le marché du travail, qu'elles contribuent financièrement au foyer familial, etc.

Étonnante aussi, la volonté manifeste de vouloir noircir une loi divine que l'écrasante majorité des musulmans et des musulmanes acceptent et respectent. Mme Amirmokri et al. ne voient pas d'un bon oeil que la charia accorde aux femmes, indépendamment de leur situation, un droit automatique à une partie de l'héritage familial alors que, dans plusieurs pays à travers le monde, notamment en Occident, elles peuvent en être exclues.

On peut rétorquer à cela en se demandant si ce règlement coranique est systématiquement appliqué. On répondra, sans le comportement paternaliste et infantilisant des critiques de l'IIJC, que la nature humaine étant ce qu'elle est, les abus sont possibles. Toutefois, il y a une règle islamique très importante à ce chapitre: les droits s'arrachent! Et ce n'est pas un hasard si les femmes musulmanes sont celles qui réclament le plus l'application équilibrée de la charia dans les pays musulmans.

Haine de l'islam

Il y a beaucoup de choses à dire et à redire à propos de la désinformation pratiquée dans certains milieux, ainsi que de la haine — il faut l'avouer haut et fort — à peine cachée de l'islam. Mais il y a une chose importante à ne pas oublier: la vision islamique ne peut venir que de l'«intérieur» de l'islam et non par la création d'une imposture qui est en contradiction totale avec ce que croient la majorité des musulmans.

En tant que musulman, je dénonce les atteintes aux droits humains qui peuvent avoir lieu dans les pays musulmans comme ailleurs au nom de l'islam. Cependant, il ne faut pas ignorer les rapports de force qui travaillent les pays musulmans (comme dans n'importe quel pays de cette planète!), dont certains sont appuyés par les gouvernements occidentaux contre la volonté de leurs populations.

Faire fi de ces réalités et dénigrer constamment l'islam relèvent de la démagogie et de la malhonnêteté intellectuelle, qu'on soit porte-parole d'un organisme minuscule, avocate ou candidate au doctorat à Genève! En définitive, il faut être sûr d'une chose: les musulmans ne se laisseront pas intimider par le racisme d'autrui ou celui des «leurs»!

Une dernière remarque: il n'y a d'islamisme et d'islamistes que dans la tête de ceux qui se targuent d'en être spécialistes!