Le Canada et la Russie, deux géants éteignoirs de nations

«Tout démocrates que nous soyons, les Canadiens sacrifient pourtant les nations autochtones sur l’autel de notre histoire politique, de notre avidité et de notre indifférence», écrit l’auteur.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne «Tout démocrates que nous soyons, les Canadiens sacrifient pourtant les nations autochtones sur l’autel de notre histoire politique, de notre avidité et de notre indifférence», écrit l’auteur.

Les Canadiens devraient être bien placés pour comprendre la relation complexe qui lie les Russes et les Ukrainiens. Les Ukrainiens sont indissociables de l’histoire de la Russie sans pour autant être des Russes. Comme les Autochtones et les Québécois sont partie intégrante de l’histoire du Canada, bien qu’ils ne soient pas membres de la nation qui domine aujourd’hui le pays.

Un autre parallèle remarquable est celui du lien entre la taille des deux plus grands pays du monde et du peu de liberté politique offert à leurs nations autochtones.

L’ancienne députée québécoise Marlene Jennings et le Quebec Community Group Networks veulent faire un autre parallèle. Ils comparent la situation des anglophones québécois à celle des Ukrainiens martyrisés par Vladimir Poutine. Bien que grotesque, cette comparaison est tout de même révélatrice.

Pour Poutine, l’affirmation identitaire et le désir d’autodétermination des Ukrainiens sont des non-sens dangereux à combattre, en particulier pour protéger la minorité russophone de l’Ukraine. Cette autonomie menacerait leur existence même.

S’il est facile pour nous de comprendre avec du recul que l’affirmation ukrainienne n’est pas une menace existentielle pour les russophones, les accusations de Mme Jennings nous rappellent à quel point il peut être difficile d’accepter l’affirmation et l’autonomie de nations minoritaires chez soi. Cette vérité s’applique aussi bien aux Canadiens anglais qu’aux Québécois.

Lorsque nous entrons dans nos chambres de résonance respectives, qu’elles soient russes ou canadiennes, ce sont les exigences de la nation dominante qui trouvent le plus souvent écho. Comme les murs de la chambre de résonance canadienne sont aussi épais que l’Atlantique et le Pacifique, les cris parfois désespérés des petites nations autochtones sont rarement entendus avec le recul et l’objectivité qui leur seraient dus.

Le Canada offre-t-il à toutes ses nations la liberté de contrôler les territoires qu’elles habitent, au moyen de frontières et de gouvernements qui leur permettraient de s’épanouir?

La réponse est, de toute évidence, non. Cette question est pourtant existentielle pour nos frères et sœurs autochtones. Tout démocrates que nous soyons, nous sacrifions pourtant les nations autochtones sur l’autel de notre histoire politique, de notre avidité et de notre indifférence. Combien de Québécois et de Canadiens anglais soutiennent l’autodétermination des Premières Nations comme ils appuient aujourd’hui l’indépendance ukrainienne ?

L’objectif ultime de Poutine semble consister, terriblement, à placer les Ukrainiens dans une réserve contrôlée par la nation russe. Ce désagréable parallèle doit nous forcer à percevoir plus objectivement l’édifice politique canadien et ses relations de domination entre nations.

Le Canada anglais a toujours donné écho à ceux qui perçoivent l’affirmation des nations minoritaires du Canada comme une menace existentielle pour la nation canadienne-anglaise. Sans égard à l’absurdité de cette perspective dans un si grand pays et dans un continent aussi anglophone.

L’affirmation québécoise, une menace existentielle ?

La nation québécoise est la nation canadienne minoritaire qui a été la plus en mesure de réaliser son autodétermination. La réaction du Canada anglais à cette affirmation a été épidermique. Comme Volodymyr Zelensky, les dirigeants québécois ayant porté notre affirmation identitaire raisonnée ont été comparés aux nazis et aux fascistes. François Legault n’est que le dernier en lice d’une série qui débute avec René Lévesque.

En 1995, lorsque l’indépendance du Québec est devenue une réelle possibilité politique, la partition des régions anglophones du Québec l’est devenue tout autant, comme celle de la Crimée ou du Donetsk. La guerre en Ukraine nous interpelle à ce propos : le besoin d’autodétermination des nations minoritaires est-il équivalent au besoin des minorités dont la nation domine la région ? Une autonomie régionale respectée et conséquente permet-elle de combler ces besoins d’autodétermination et d’affirmation identitaire ?

Malheureusement, ces questions complexes d’autonomies nationales et régionales sont escamotées au Canada, et le climat politique dans ce domaine est dangereusement irresponsable. Nul besoin de regarder du côté de la guerre en Ukraine pour en saisir les conséquences : notre incurie sur ces questions nous rend complices d’un génocide culturel de plusieurs nations autochtones.

La compassion que nous voudrions tant voir gagner Vladimir Poutine exige que nous regardions notre propre édifice politique avec lucidité. Le Canada doit partager plus de territoire et offrir plus d’autonomie politique à l’ensemble de ses nations minoritaires.

Un concert de nations

 

Cet aveuglement volontaire est le reflet d’une pensée étroite qui esquinte une des plus grandes réalisations des 200 dernières années. Si les nations européennes peuvent autant contribuer à l’évolution de l’humanité alors que tant de cultures disparaissent dans le monde, c’est en bonne partie parce que les frontières politiques de l’Europe sont celles qui correspondent le plus étroitement à l’autodétermination des peuples.

Innovation, intégrité, paix et échanges entre les nations sont les ingrédients qui expliquent le mieux le succès de la majorité des pays les plus développés de la planète. Bien que la superficie territoriale et la démographie soient encore synonymes de puissance, la résistance ukrainienne et l’isolement de la Russie nous rappellent leurs limites.

Alors que se déroule cette tragédie en Ukraine, il devient clair que Vladimir Poutine se trompe sur tous les plans. Le premier étant que la Russie a besoin de contrôler une population plus nombreuse et plus de territoire pour rester importante. Une Ukraine plus prospère et démocratique est pourtant dans l’intérêt supérieur des Ukrainiens comme des Russes.

Le Canada doit aider ses nations minoritaires à devenir de véritables partenaires libres et prospères, pour que cette région puisse enfin vibrer au son d’échanges significatifs entre les nations qui l’habitent.

Pour ce faire, il faudra d’abord que nous respections l’affirmation raisonnée des nations minoritaires comme étant garante d’un succès mutuel et partagé. Enfin, il faudra que Canadiens anglais et Québécois acceptent de mieux partager le territoire avec les nations autochtones.

Il y va de l’épanouissement des nations du Canada et de notre contribution au monde.

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