Libre opinion: Le vrai belliciste

Lettre ouverte à Louis Cornellier

«La plus grande humiliation que l'on puisse faire à un homme, c'est de lui enlever toute possibilité de se mettre en colère.»

- Jerry Rawlings

Mon cher Louis, j'ai lu ta critique de Québec libre, parue dans Le Devoir du 11 décembre 2004, avec une grande surprise et surtout une profonde tristesse. D'habitude, c'est sous la plume de chroniqueurs un peu insignifiants, entretenus par Power Corporation, que je retrouve ce genre de texte, tout croche, tordu sur les bords et carrément malhonnête.

Je ne te demande pas d'approuver tout ce que je raconte dans ce livre d'entretiens, mais au moins ne trahis pas ma pensée et ne me fais pas dire le contraire de ce que je dis, en raboutant des morceaux de phrases pigés ici et là sur 200 pages: la technique du couper-coller, passe encore, mais, s'il te plaît, ne transforme pas mes réflexions sur la politique en appel au meurtre rituel, comme si j'étais un égorgeur mau-mau ou la réincarnation de Charles Manson.

Je n'ai jamais lancé quelque appel que ce soit à la violence politique, ni dans ces entretiens, ni dans mes discours, ni dans mes textes. Alors, laisser entendre l'inverse relève soit de la malhonnêteté intellectuelle, soit d'un délire éthylique avancé.

Mais, mon cher Louis, j'ai trop de respect pour ton travail et je te lis avec plaisir depuis trop longtemps pour t'accuser de délirer ou d'être malhonnête. Je me dis que le malentendu doit être ailleurs. Il doit y avoir quelque chose de plus fondamental dans ta propre pensée qui fait comme un blocage psychologique, qui t'interdit certaines analyses politiques, qui affecte inconsciemment ton jugement sur mon travail, qui t'amène finalement à te méprendre à mon sujet.

Sois sans crainte, je ne te ferai pas l'insulte de te psychanalyser sur la place publique, mais se pourrait-il, par exemple, que ma haine viscérale de l'oppression et par conséquent de nos oppresseurs heurte ta sensibilité de chrétien progressiste, cette sensibilité que je trouve d'autre part particulièrement rafraîchissante par les temps qui courent?

J'ai l'impression que tu n'arrives pas à comprendre ma haine profonde pour le colonialisme et les colonialistes, cette haine un peu primaire mais profondément humaine de l'exploitation et des exploiteurs. Ce n'est peut-être pas un sentiment très élégant pour un chrétien, mais cela est. Ça te cause des problèmes? Cela t'honore. Moi aussi, ça me cause des problèmes, mais j'assume. Et cela ne fait pas de moi pour autant un fou furieux assoiffé de sang.

Dans ce livre d'entretiens, je réaffirme la nécessité de la lutte démocratique tout en gardant à l'esprit les manoeuvres antidémocratiques de nos ennemis. Et c'est moi que tu accuses de bellicisme. Toute notre histoire, toute l'histoire des crimes du colonialisme dans le monde nous prouve, sans l'ombre d'un doute, qu'il faut se méfier de la democracy de nos ennemis, et tu m'accuses, moi, de visées antidémocratiques!

La sauvage répression [...] en 1837 et en 1838 ne t'a donc rien appris sur le «fair-play» de nos ennemis? Pendant que les patriotes jouaient le jeu de la démocratie au Parlement, les colonialistes britanniques, eux, préparaient l'affrontement final. La loi des mesures de guerre en 1970, ça te dit quelque chose, mon cher Louis? Et les crimes de la police montée? Et les déclarations de guerre de Chuck Guité, de Trudeau, de Lalonde, de Gagliano? Et le Clarity Bill du p'tit Dion, qui est la négation même du processus démocratique?

Malgré tout cela, mon cher Louis, c'est moi que tu accuses de menacer la démocratie parce que je propose de tenir nos ennemis à l'oeil. Tu me reproches de jouer au boutefeu tout simplement parce que j'ose penser l'impensable, tout haut et en toute liberté.

De ton côté, tu peux bien, au nom de je ne sais quel absolu, ne pas vouloir envisager l'envisageable. C'est un choix que je respecte. Mais ce refus du réel, ce jeu de l'autruche, me semble une attitude intellectuelle très dangereuse. Tout militant, tout homme politique qui refuse de poser des questions ou refuse d'imaginer l'inimaginable, aussi terrible soit-il, est un irresponsable. Pire, un criminel. On ne joue pas avec l'avenir des peuples: ce n'est pas un jeu.

Personnellement, je refuse de confondre les luttes anticoloniales avec les oeuvres du cardinal Léger ou celles de mère Teresa. En politique, je ne crois malheureusement pas à l'idéologie de Passe-Partout ni à celle de ses ti-zamis. Et ce n'est pas du cynisme que de dénoncer notre angélisme politique collectif. Je continue à penser que nos cerveaux de colonisés provinciaux n'arrivent pas à concevoir correctement ce qu'est un véritable État national et à en tirer les conséquences logiques.

Peut-être un jour pourras-tu m'expliquer autour d'une grosse bière comment tu as pu voir là-dedans une appel aux armes ou un refus à la démocratie. Quand on m'explique, lentement et gentiment, je finis habituellement par comprendre, mais...

Réponse

Mon cher Pierre, les phrases que j'ai citées (sur la haine, sur «une autre phase en plus de la lutte démocratique») sont bien les tiennes. C'est ça, moi, qui me rend triste. Trop souvent, tu n'as besoin de personne pour trahir ta pensée: tu le fais toi-même! Je te conçois mal en belliciste, mais c'est pourtant l'image que tu donnes en permettant à tes mots de dépasser ta pensée.

Que les adversaires de la souveraineté soient souvent antidémocratiques ne nous donne pas le droit de l'être nous aussi. Disons-le clairement. Quant à la haine, qui heurte en effet ma sensibilité de chrétien progressiste, elle reste, surtout, une mauvaise arme politique en démocratie.

Je ne dis pas non à la grosse bière avec toi.

Louis Cornellier