Ukraine - Le mythe de la division idéologique

À la suite des protestations contre les irrégularités du deuxième tour de l'élection présidentielle ukrainienne, qui donnait la victoire à Viktor Ianoukovitch contre Viktor Iouchtchenko, la Cour suprême a déclaré nuls les résultats du vote.

Le deuxième tour bis qui aura lieu le 26 décembre se déroulera dans un climat de division est-ouest: d'un côté, Ianoukovitch, candidat associé à la nomenklatura russophile de l'est du pays, et, de l'autre, Iouchtchenko, candidat qualifié de pro-occidental, soutenu par la «révolution orange» qui occupe les rues de la capitale, Kiev. Cette situation nous donne l'impression que le pays est divisé et que la prochaine élection fera basculer l'Ukraine soit vers l'Europe, soit vers la Russie. Sommes-nous vraiment devant un choix aussi tranché?

En consultant la carte électorale en Ukraine, on constate une nette démarcation entre l'ouest orangé, couleur du candidat Iouchtchenko, et l'est entièrement bleu, couleur d'Ianoukovitch. Toutefois, la division du pays entre le pro-russe à l'est et le pro-occidental à l'ouest est largement un mythe. La répartition des couleurs s'explique par des facteurs propres aux caractéristiques de la région orientale du pays, plus propice à l'endoctrinement, à la propagande et à la fraude.

En premier lieu, à la suite d'une histoire frontalière mouvementée, les habitants de l'est du pays parlent russe et ont accès aux médias russes alors que, dans la partie occidentale, la population a accès à des médias plus libéraux en ukrainien et même en polonais. L'information et les idées véhiculées diffèrent de façon substantielle.

Deuxièmement, l'élite locale au pouvoir, liée à celle de la Russie, est héritière de l'ère communiste et n'a changé ni son discours ni ses méthodes visant à brimer toute opposition. Les réseaux mafieux de la nomenklatura y opèrent toujours impunément. Enfin, l'est, fortement industrialisé, dépend des investissements russes. Les changements structuraux, associés à un gouvernement Iouchtchenko, sont grandement appréhendés car les inévitables fermetures d'usines entraîneraient un chômage massif dans la région orientale.

Pas de sécession en vue

Ceci ne rend pas automatiquement la population pro-russe, antidémocratique ou antilibérale. Après tout, les habitants de la partie orientale de l'Ukraine ne s'identifient pas comme Russes mais plutôt comme ceux «d'ici». Ils sont encore à la recherche de leur identité. Il est peu probable qu'une sécession, dont parlent quelques élites locales en cherchant appui chez Poutine, soit appuyée par la population.

En plus, l'encadrement politique dans lequel vivent ces gens n'en fait pas des militants procommunisme ou pro-Russie mais plutôt des gens politiquement passifs qui, en grande majorité, ont peur de revendiquer. La division entre l'est et l'ouest n'est donc pas une division idéologique, et nous pourrions être surpris des résultats de l'élection bis, régulière et transparente, dans cette région.

Il est peu probable que le pays se divise en deux entités. Un mouvement sécessionniste venant de l'Ukraine orientale aurait besoin de l'aide militaire russe qui, au mieux, instituerait une entité équivalent à l'actuelle Transdniestrie pro-russe, territoire autoproclamé indépendant qui appartient à la Moldavie mais qui n'est pas reconnu sur la scène internationale. Or, à ce jour, la Russie, tout comme l'Occident, condamne les tendances séparatistes.

«Sphère d'influence» ou souveraineté?

Antérieurement, la question d'une Ukraine européenne ou russe ne se posait pas. Depuis le dernier élargissement de l'UE, il était entendu de fermer les frontières et d'établir des politiques de «bon voisinage» avec les pays qui, comme l'Ukraine, ne remplissent aucune des conditions de l'acquis communautaire. Dans la presse, il était même question d'un «deuxième Yalta silencieux», avec l'Ukraine dans la sphère d'influence de la Russie.

Effectivement, la Russie était directement impliquée dans la campagne électorale d'Ianoukovitch car, au dire d'un député de la Douma, elle a beaucoup à perdre dans le cas de la victoire d'Iouchtchenko. Si on croit certains commentateurs, avec la défaite de son candidat, la Russie perdrait la possibilité de reconstruire son empire.

L'Ukraine n'est pas considérée comme un simple voisin mais comme un «petit frère» dont la capitale, Kiev, a été une des villes les plus importantes de l'empire russe pendant plus de 300 ans. Lorsque l'Ukraine déclara son indépendance, on l'appela l'«État saisonnier», autrement dit temporaire, qui reviendra au sein de la Grande Russie des nostalgiques.

De son côté, l'Europe n'intervenait pas dans les élections ukrainiennes, convaincue que tout intérêt manifesté au delà de ses frontières orientales risquerait de provoquer un conflit avec la Russie. Or, tant l'Allemagne que la France ont de très sérieux projets portant sur le pétrole et le gaz russes. Cependant, alors que la Russie félicitait Ianoukovitch, avant même la proclamation officielle de sa victoire, les nouveaux membres du Parlement européen, issus des pays du postcommunisme, ont véritablement imposé aux eurodéputés un débat sur la crise ukrainienne — un premier test pour la politique étrangère des 25.

L'Union européenne (UE) a condamné les irrégularités des élections et, depuis, ses pressions et la médiation entreprise ont changé la donne. La Russie n'est pas heureuse de cette ingérence dans sa «sphère d'influence», mais le scénario privilégié selon lequel Ianoukovitch est élu président sans reprise des élections s'est évanoui et, face à l'imminence d'un deuxième tour bis qui se déroulera sous l'oeil attentif de l'Occident, Poutine doit revoir sa stratégie.

Certes, voir l'UE ouvrir la porte aux discussions avec l'Ukraine, à l'image de ce qui se passe avec la Turquie, irrite la Russie, mais il est très peu probable qu'elle réagisse avec des chars d'assaut si Iouchtchenko remporte la victoire. Le «deuxième Yalta» semble s'écrouler, et un équilibre, plutôt qu'un retournement vers l'Europe ou vers la Russie, est à prévoir.

L'Ukraine souveraine devra toujours jongler entre l'Europe, son partenaire commercial principal, et avec la Russie, qui lui fournit l'énergie, et ce, quel que soit le président élu. Indépendamment aussi du vainqueur de l'élection, le président ukrainien aura à faire face à des tensions provoquées par les conditions de son arrivée au pouvoir. Ce n'est pas tant la différence entre l'est et l'ouest qui sera en jeu le 26 décembre mais celle entre l'intégrité des méthodes politiques et des réseaux respectifs des deux candidats.