Déni de censure à l’université

Les sondages de la commission Cloutier ont démontré qu’il y a censure chez les professeurs, mais aussi chez les étudiants.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les sondages de la commission Cloutier ont démontré qu’il y a censure chez les professeurs, mais aussi chez les étudiants.

Le professeur Manfredi de l’Université McGill soulignait récemment qu’il faut défendre la liberté universitaire tout en s’assurant que chacun se sent inclus dans nos universités. Cela est un idéal possible, à condition que ni la liberté universitaire ni les questions d’équité, diversité et inclusion (EDI) ne se radicalisent. S’il y avait radicalisation de l’un, cela donnerait des professeurs qui, au nom de la liberté universitaire, tiendraient un discours haineux ou inutilement blessant. Lorsqu’il y a radicalisation de l’autre, et c’est indéniablement le cas dans nos universités, cela donne des activistes qui censurent au nom d’un prétendu bien absolu.

Les sondages de la commission Cloutier ont démontré qu’il y a censure chez les professeurs, mais aussi chez les étudiants. Nos propres données, tirées d’un sondage toujours en cours mais comptant déjà plus de 2000 étudiants canadiens, dont environ 1350 au Québec, démontrent qu’environ 50 % des étudiants se sont censurés lors de discussions sur le campus, et que lorsque ces étudiants prennent la parole, environ 20 % se sont fait censurer par d’autres. Les personnes se disant non binaires, puis les hommes feraient plus souvent l’objet de censure ; ainsi, nos politiques EDI échouent non seulement à protéger les personnes non binaires, un groupe marginalisé, mais elles en ont créé un nouveau, les hommes. Le problème semble pire chez les anglophones ; McGill arrive tristement au premier rang en matière de censure.

Alors que nos recteurs affirment que l’université est un lieu d’échange et de débat, de 20 à 50 % des étudiants craignent d’aborder des sujets controversés ou délicats. De 35 à 75 % d’entre eux craignent de se faire dire que leur point de vue est « offensant » ou qu’il contrevient à une politique universitaire, ou que leurs notes soient affectées. 20 % ne font aucunement confiance à l’université pour défendre leur droit de s’exprimer.

Mais laissons les chiffres de côté et revenons à l’expérience individuelle. Lorsque j’étais directeur des études supérieures en psychologie du counseling, on m’a décrit comment des théories sont censurées dans certains cours, et à quel point seul un point de vue est considéré comme acceptable, toute opposition étant qualifiée d’immorale ; les étudiants se taisent donc. On m’a aussi rapporté que certains professeurs recommandent aux étudiants stagiaires de critiquer un patient qui, en psychothérapie, aurait un propos qui pourrait être considéré comme homophobe, au lieu d’avant toute chose l’accueillir avec ses tourments et ses biais.

On affirme que le fait de demander à une personne appartenant à une minorité d’où elle vient est une micro-agression, que la masculinité est toxique, et que l’emploi de techniques thérapeutiques qui ne seraient pas « occidentales » (p. ex. la méditation) est de l’appropriation culturelle. On prétend qu’il n’y a aucune différence entre les hommes et les femmes et que sexe et genre sont des construits strictement sociaux ; il ne s’agirait pas ici d’une théorie parmi d’autres, mais bien d’un fait qu’on ne devrait pas contester. Il en résulte que le patient est réduit aux groupes auxquels il appartient, avec un cadre interprétatif rigide qui permet certes au stagiaire de contenir l’anxiété liée à l’inconnu, mais aussi de ne plus se laisser toucher et de négliger la singularité.

Une étudiante a ainsi refusé de rapporter un cas d’abus à la DPJ parce que la famille est amérindienne et que la DPJ ne serait qu’une extension des pensionnats qui ont tant fait souffrir. Une autre a refusé de composer le 911 pour un patient en crise suicidaire, car envoyer la police mènerait forcément à de la brutalité, le patient étant noir. Tout cela mène à une crispation clinique, à une incapacité à penser l’autre, pourtant essentiel en clinique.

Ces étudiants sont laissés à eux-mêmes avec une poignée de professeurs champions d’une justice sociale qui n’a plus rien à voir avec la justice, d’une part, et, d’autre part, des professeurs qui préfèrent détourner le regard. Or, les étudiants et leurs professeurs devraient revendiquer haut et fort une formation de qualité, appuyée sur la science et non une idéologie simpliste et le ressenti, ainsi qu’un droit de s’exprimer, de remettre en question et de penser. Plus que tout, ils doivent revendiquer le droit à l’erreur, nécessaire pour se parfaire. Face au déni de certaines directions universitaires, seule une loi nous permettra de corriger le tir.

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