Knock-out à la guerre froide

«À l’heure actuelle, il semble se dessiner un conflit prolongé et sans paix officielle à l’horizon», écrit l'auteur.
Photo: Sergei Supinsky Agence France-Presse «À l’heure actuelle, il semble se dessiner un conflit prolongé et sans paix officielle à l’horizon», écrit l'auteur.

L’ego du président Poutine aura été blessé. Il a caché ses intentions, a assemblé un pot-pourri mal équipé constitué d’unités spéciales, de nouvelles recrues de Sibérie et de Tchétchènes pour se lancer dans une invasion mal conçue et désordonnée qui a abouti à des pertes humaines et à des pertes d’équipement importantes. Il a grandement sous-estimé les réactions des Ukrainiens et de l’Ouest, et est incapable de maîtriser les conséquences de ses actes.

Le contexte militaire russe

La guerre de Géorgie en 2008 avait mis au jour de grandes lacunes militaires de la Russie. La décision fut prise de moderniser l’armée russe, dont les acquisitions doublèrent entre 2008 et 2019 pour atteindre 250 milliards de dollars américains, soit près de trois fois le budget d’acquisition militaire de la France ou de l’Angleterre.

Il est fort possible que l’expérience russe en Crimée, en Syrie et dans le Donbass ait fait penser aux autorités que l’invasion de l’Ukraine serait une affaire de jours. Or, la réalité fut tout autre.

Eu égard aux problèmes de l’Armée rouge en Ukraine, qui ont mis au jour des défectuosités matérielles graves, il est légitime de se demander s’il peut exister une armée qui reste intègre en marge d’un régime politique corrompu et coercitif.

Il s’y ajoute des défaillances logistiques non moins graves. Des blindés en panne d’essence ou des convois de blindés empilés sur une même route ont continué d’être déployés d’une façon quasi suicidaire. Le recours à des bombardements aériens non guidés à partir d’une basse altitude et des problèmes de communication russes les ont rendus plus vulnérables : plusieurs généraux russes ont été repérés et abattus. L’attaque sur Kiev fut désastreuse, et la Russie tente de consolider tant bien que mal son emprise sur le sud et l’est de l’Ukraine. Les pertes navales russes en mer Noire entravent la capture d’Odessa, qui priverait l’Ukraine d’un port essentiel à ses exportations.

Il faudrait toute une génération pour redorer le blason de l’Armée rouge. Le recours aux bombardements de cibles civiles, dont des hôpitaux, voire aux massacres (Boutcha), est une mesure qui a eu le contre-effet d’unir les Ukrainiens et de souder les pays démocratiques, incités à venir en aide à l’Ukraine et à faire corps avec l’OTAN. Bien des pays se sentent menacés par la possibilité que la Russie s’ancre impunément en Ukraine.

Le contexte militaire ukrainien

Bien que l’armée ukrainienne ait été formée sur le modèle de l’armée russe, son expérience en Irak et en Afghanistan l’a préparée à une hiérarchie de commande décentralisée. Les pays limitrophes anciens membres du pacte de Varsovie acheminent du matériel et des munitions en soutien à l’armée ukrainienne, équipée du même type d’armement.

L’Ukraine a des défis logistiques majeurs. Son réseau de communication cellulaire a été épargné, car, d’une part, l’armée russe s’en est servi en raison de ses communications défaillantes, et, d’autre part, l’accès Internet est fourni par des terminaux satellitaires Starlink, gracieuseté d’Elon Musk.

La corruption n’épargne pas l’Ukraine, qui est classée au 122e rang par Transparency International, alors que la Russie figure au 136e rang. Néanmoins, la motivation des Ukrainiens à faire survivre leur pays, contre le manque de motivation des troupes russes, souvent inconscientes de la raison de leur présence en Ukraine, change totalement la donne.

La réaction des démocraties

Un sentiment d’horreur a secoué la planète devant la catastrophe pour l’humanité et les dégâts qui accompagnent l’invasion de l’Ukraine. Des secours ont été apportés à des millions de réfugiés, et des armes défensives envoyées en grande quantité.

L’Europe se réarme massivement et serre les rangs autour des États-Unis, qui deviennent l’arsenal des démocraties, tout comme durant la Seconde Guerre mondiale. L’intégration de la Finlande et de la Suède à l’OTAN n’est plus qu’une question de temps.

En outre, on commence à voir l’effet des sanctions économiques contre la Russie : gel des réserves bancaires, limitations imposées à des produits et à des personnes — dont les oligarques. L’effet de la fuite des cerveaux de la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine se fera sentir à moyen terme. La puissance économique de Moscou repose en grande partie sur la vente d’hydrocarbures : 45 % du gaz naturel et 25 % du pétrole de l’Union européenne sont achetés à la Russie, pour l’équivalent d’un milliard par jour. L’économie russe tire actuellement avantage de la hausse du prix du Brent, mais bien des pays cherchent des approvisionnements ou des solutions de remplacement, transition qui ne sera guère facile.

Comment mettre fin au conflit ?

Les objectifs des pays qui viennent en aide à l’Ukraine ne sont pas bien définis. Dépendront-ils des développements sur le terrain ? Coïncident-ils avec ceux de l’Ukraine, qui n’accepterait aucune cession territoriale ? Y a-t-il un compromis possible avec Poutine ?

À l’heure actuelle, il semble se dessiner un conflit prolongé et sans paix officielle à l’horizon. La Russie ne voudra pas céder le Donbass, et il est possible qu’une ligne de démarcation sépare les belligérants, tout comme cela a été le cas pour la Corée du Nord et la Corée du Sud, sans pour autant que l’Ukraine se joigne à l’OTAN.

L’OTAN visera à décourager la Russie d’une autre invasion tout en se libérant de la dépendance aux hydrocarbures russes. Plusieurs années se passeront avant que la confiance ne soit rétablie entre les pays de l’Ouest et la Russie. Il incombera à ces pays occidentaux de veiller à ce que la Russie soit sensible aux avantages de la démocratie responsable et fiable, ce sans quoi elle risquerait d’être gouvernée par un dirigeant bien plus radical que Poutine.

Poutine est nostalgique du temps de la guerre froide, lorsque l’Union soviétique était une superpuissance redoutable. Il a manœuvré pour consolider la Russie à l’image de l’empire soviétique. Il hérite d’une nouvelle guerre froide, certes, mais avec une Russie considérablement affaiblie.

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