Le développement régional à l’heure du troisième lien

«Le plaidoyer du gouvernement en faveur du troisième lien devient de plus en plus loufoque, déconnecté de la réalité et en contradiction flagrante avec les objectifs majeurs de la Politique nationale d’architecture et d’aménagement du territoire», écrit l'auteur.
Photo: Mathieu Belanger La Presse canadienne «Le plaidoyer du gouvernement en faveur du troisième lien devient de plus en plus loufoque, déconnecté de la réalité et en contradiction flagrante avec les objectifs majeurs de la Politique nationale d’architecture et d’aménagement du territoire», écrit l'auteur.

La planification territoriale est une mission fondamentale de tout état moderne. Elle repose sur deux piliers : l’aménagement du territoire et le développement du territoire. L’aménagement du territoire est un ensemble d’orientations et de mesures destinées à assurer un développement ordonné, harmonieux, équilibré des espaces habités et respectueux de l’environnement naturel et bâti. Le développement territorial est, quant à lui, constitué d’un ensemble de mesures de nature à stimuler la dynamique économique, sociale et démographique des territoires dans le respect de la politique d’aménagement et des impératifs du développement durable. Aménagement et développement sont ainsi étroitement imbriqués.

Quelques mois après sa victoire le 1er octobre 2018, le gouvernement Legault confiait à sa ministre déléguée au Développement économique régional, Marie-Eve Proulx, le mandat d’élaborer une Stratégie de développement économique local et régional (SDÉLR). Elle était secondée par un comité-conseil* constitué d’experts en la matière, et les travaux se sont poursuivis jusqu’en mai 2021, soit jusqu’à la démission de la ministre. Bien que les responsabilités de Mme Proulx aient été transférées à d’autres ministres, dont le ministre en titre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, le projet SDÉLR est disparu de l’agenda de la CAQ.

Quelques mois plus tôt, soit le 27 janvier 2021, la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, avait lancé une « Grande conversation nationale » en vue de la préparation d’une Stratégie nationale d’urbanisme et d’aménagement du territoire (SNUAT), titre qui changera plus tard pour celui de Politique nationale d’architecture et d’aménagement du territoire (PNAAT). Un comité d’experts* externes a été créé pour accompagner la réflexion et les travaux associés à ce projet.

La PNAAT devrait être dévoilée au cours des prochaines semaines.

Échec de la Stratégie de développement des régions

La démission de la ministre Marie-Eve Proulx en mai 2021 fut suivie de l’abandon du projet de SDÉLR. Il s’agit là d’un échec regrettable qui voit s’évanouir pour les régions l’espoir de se libérer d’une position d’enfants mal-aimés issue des gouvernements Couillard et Charest. L’espoir de bénéficier d’un cadre spécifique d’intervention et d’un plan d’action dotés d’une vision et d’orientations fortes de développement des régions, ce qu’avait pour but de définir la Stratégie de développement économique local et régional (qui aurait pu évoluer vers une politique nationale).

Le troisième lien comme moteur de développement régional ?

Puis, survient le projet du troisième lien dans ce contexte de réflexion sur l’aménagement du territoire et le développement des régions. Bien que ne disposant d’aucune étude sérieuse pour appuyer l’option d’un double tunnel autoroutier sous-fluvial entre les centres-villes de Québec et de Lévis, et à l’encontre de tous les avis scientifiques, le ministre des Transports, François Bonnardel, n’a aucune gêne à déclarer que ce troisième lien :

1. Stimulera le développement de l’est du Québec, ce que les maires de la région ont catégoriquement rejeté comme hypothèse ;

2. Ne générera pas d’étalement urbain, mais plutôt une « revitalisation et un rééquilibrage » dans la couronne est de Lévis ;

3. Et que ce « rééquilibrage » est dans l’ordre des choses du fait que la « densification n’est qu’une mode ».

Le plaidoyer du gouvernement en faveur du troisième lien devient de plus en plus loufoque, déconnecté de la réalité et en contradiction flagrante avec les objectifs majeurs de la Politique nationale d’architecture et d’aménagement du territoire.

Pour une authentique politique de développement des régions

Une politique ambitieuse de développement local et régional reposerait sur une volonté solidement affirmée du gouvernement, étoffée d’une vision claire, d’orientations précises et de budgets conséquents, qui engageraient les ministères concernés dans une véritable révolution des territoires hors des grands centres.

Une telle politique serait structurée autour des éléments suivants :

1. Adoption d’un modèle multipolaire de développement pour contrer l’hyperconcentration économique et démographique des communautés métropolitaines de Montréal et de Québec ;

2. Consolidation du réseau des villes petites et moyennes en région pour accroître leur attractivité et leur capacité concurrentielle ;

3. Reconnaissance de l’intérêt grandissant d’entreprises, de travailleurs et de familles pour une installation en région ;

4. Revalorisation des territoires ruraux ;

5. Nouvelle étape de la décentralisation pour accroître l’autonomie administrative et financière des collectivités territoriales et libérer ainsi leur capacité d’agir ;

6. Renforcement de la structure des MRC qui apparaît comme le bon échelon d’efficacité pour la gouvernance de proximité, une gouvernance partagée avec les municipalités locales ;

7. Stratégie de déploiement de la croissance économique et démographique entre les régions centrales et les régions intermédiaires et périphériques pour un meilleur équilibre territorial ;

8. Préservation accrue des milieux naturels et agricoles ;

9. Application des principes du développement durable et de la lutte contre les changements climatiques.

En somme, une politique de développement local et régional en phase avec les évolutions récentes et en cours : dématérialisation de vastes pans de l’économie, révolution numérique, essor du télétravail, élargissement des bassins d’emplois, transition écologique, autonomie alimentaire, quête d’une meilleure qualité de vie et exode des grandes villes dont témoignent les migrations interrégionales.

* L’auteur de ce texte a été membre du comité conseil et du comité d’experts.

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