Pour un institut national d’excellence en éducation au Québec

Les systèmes éducatifs gagneraient à devenir, comme les systèmes de santé, des organismes apprenants, résume l’auteur.
Photo: Jean-Francois Badias Associated Press Les systèmes éducatifs gagneraient à devenir, comme les systèmes de santé, des organismes apprenants, résume l’auteur.

Récemment, l’actrice Anne Casabonne annonçait sa candidature pour le Parti conservateur du Québec (PCQ). La réflexion publique à ce propos semble avoir été : « Puisqu’elle va ainsi contre la Santé publique et ses données probantes, allons contre elle. » Encore plus récemment, l’homme-orchestre Gregory Charles a fait une sortie médiatique remarquée à propos du décrochage scolaire des jeunes Québécois. La réflexion publique n’a pas trop su de quelle manière se positionner, bien que de nombreux enseignants et chercheurs en éducation se soient levés pour indiquer que, contrairement à ce que Gregory Charles affirme, la ségrégation sexuelle en éducation ne semble pas exactement avoir fait ses preuves.

En tant qu’ancien médecin et qu’actuel doctorant en recherche en éducation, je rêve d’un Québec où les données probantes en éducation circuleront avec la même fluidité que celles sur les microbes et les antibiotiques. Je souhaite un Québec où la levée de boucliers face à une affirmation choc incorrecte comme celle d’un Gregory Charles serait aussi automatique que celle contre Anne Casabonne, parce qu’on serait certain de ce qu’on affirme et que tout le domaine pourrait constituer un front uni.

Pas que je veuille du règne de la pensée unique : le débat, au contraire, fait progresser toute discipline. Mais elle progresse plus quand les bases sont assez solides pour qu’on puisse absorber facilement leur remise en question. Que tout étudiant en médecine remette en question la théorie microbienne et l’efficacité des antibiotiques, c’est très bien. Que les données biomédicales lui donnent rapidement des réponses, c’est encore mieux.

En tant qu’étudiant en médecine et médecin résident, une ressource m’était très utile en matière d’antibiothérapie : les guides d’usage optimal (GUO) des antibiotiques de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS). L’INESSS, créé en 2011, est un organisme chargé de transférer les connaissances issues de la recherche en guides de pratique facilement accessibles aux professionnels de la santé. Quels traitements de soutien recommander pour une bronchite aiguë ? Quel antibiotique prescrire et à quelle dose pour une otite moyenne aiguë ? L’INESSS propose dans un format rapidement accessible, sur Internet, sur son application, la réponse à ces questions.

Je rêve d’un Québec où il y aurait l’équivalent en éducation. Ce Québec n’est pas si utopique. La politique de la réussite éducative de 2017 a mené à une consultation à cet effet : faudrait-il ou non créer un institut national d’excellence en éducation (INEE) ? La réponse du milieu a été négative, étant donné une crainte que les recommandations d’un tel organisme uniformisent les pratiques, donc nuisent à l’autonomie professionnelle des enseignants et, par elle, à la réussite des apprenants.

L’argument fait sourciller. Les médecins ont encore plus d’autonomie professionnelle que les enseignants ; y en a-t-il un seul qui a dit que l’INESSS nuisait à sa pratique ? Non : parce qu’en médecine, on comprend que l’autonomie concerne les moyens d’appliquer les lignes directrices, d’en personnaliser le principe à chaque client ; on comprend qu’elle ne concerne pas la décision quant aux fins visées.

Un organisme tel que l’INEE, qui viserait à « promouvoir l’excellence [éducative] et l’utilisation efficace des ressources dans le secteur de l’[éducation] » (je paraphrase la mission de l’INESSS), ne pourrait jamais nuire à la pratique enseignante. Et s’il risque d’uniformiser cette pratique, ce serait dans le sens de l’efficacité pédagogique… ce à quoi aucun enseignant ne devrait logiquement être opposé.

Cela dit, comme huit millions de corps demandent des déviances personnalisées des lignes directrices en médecine, huit millions de cerveaux demandent des déviances personnalisées des lignes directrices en éducation. Encore faut-il dévier de la bonne manière — d’où l’utilité de la recherche.

J’espère donc que le branle-bas de combat créé par la sortie publique de M. Charles sera une occasion pour le monde de l’éducation de remettre sur la table à dessin ce projet d’INEE, qui me semble le meilleur moyen de lier la pratique enseignante et les données probantes. Encore faudrait-il accepter pour de bon la nécessité de données quantitatives en éducation, ce à quoi tout un pan du monde de la recherche semble frileux.

Cette frilosité vient à mon sens d’une mauvaise interprétation de l’interprétativisme… mais ce sera un débat pour une prochaine lettre ouverte. Ce qu’il faut retenir de celle-ci, c’est que les systèmes éducatifs gagneraient à devenir, comme les systèmes de santé, des organismes apprenants. Pour ce faire, des institutions de transfert des connaissances comme l’INESSS et l’INEE sont des outils indispensables. Cessons de les refuser.

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