Camille Laurin, chantre de l’éducation aux adultes

«La vision de Camille Laurin en éducation des adultes dans une perspective d’éducation permanente est toujours d’actualité et s’arrime bien avec sa défense de la langue française», écrit l'autrice.
Photo: Chuck Stoody Archives La Presse canadienne «La vision de Camille Laurin en éducation des adultes dans une perspective d’éducation permanente est toujours d’actualité et s’arrime bien avec sa défense de la langue française», écrit l'autrice.

On souligne avec raison la contribution de Camille Laurin à la protection de la langue française, mais peu de références sont faites à sa contribution à l’éducation des adultes qui, à mon avis, mérite d’être rappelée. C’est lui qui en 1980, alors qu’il était ministre d’État au Développement culturel, a créé la Commission d’enquête sur la formation professionnelle et socioculturelle des adultes, que j’ai eu l’honneur de présider.

Le décret qui la créait le 23 janvier 1980 stipulait qu’il « était devenu urgent qu’un effort soit déployé pour clarifier la situation d’ensemble de l’éducation des adultes et pour élaborer une politique concernant la formation professionnelle et socioculturelle […] attendu qu’il est essentiel de procéder à une élaboration globale et précise des objectifs pouvant servir le mieux les intérêts et les besoins individuels et collectifs des Québécois ».

Rappelons qu’à cette époque le financement de l’éducation des adultes reposait en très large partie sur des accords de trois ans avec toutes les provinces. Dans son rapport, la Commission recommanda le transfert de ces sommes à la province, ce qui allait se produire en 1997.

Ce lien entre formation de base et formation continue est essentiel de nos jours. En effet, encore une fois, on a souligné récemment le taux inquiétant de littératie chez les adultes québécois, taux qui n’atteint pas le niveau trois nécessaire pour pouvoir suivre des formations professionnelles. Alors que la population vieillit et qu’on souligne la nécessité de garder les gens sur le marché du travail, il est important de mettre en place les mesures qui permettront de réaliser cet objectif.

Un rappel historique

En 1918, le sénateur Raoul Dandurand, ardent défenseur de l’amélioration de l’éducation des Québécois et Québécoises, écrivait : « La question de l’éducation devrait primer toutes les autres dans notre pensée. C’est d’elle que dépend l’avenir de notre petit peuple. » Poursuivant l’objectif de l’éducation obligatoire, il fit face à une opposition féroce d’une bonne partie du clergé, qui soutenait que le pouvoir de décider si les enfants seraient instruits appartenait au père de famille.

Le directeur des écoles techniques d’alors avait convaincu Raoul qu’en dépit des cours offerts par les écoles du soir, la faible fréquentation scolaire, souvent limitée chez les 5 à 24 ans à 6,7 années, ne permettait pas « d’acquérir les connaissances nécessaires pour entrer en apprentissage, et [que] nombre des jeunes qui voulaient suivre les cours de l’école du soir se décourageaient et renonçaient à ce perfectionnement ».

Rappelons que le Québec sera, en 1943, la dernière province à adopter une loi sur l’instruction obligatoire. Ce lien entre la formation de base et la capacité de suivre des formations offertes aux adultes est encore important aujourd’hui.

Rappelons ici deux discours importants de Camille Laurin qui nous décrivent de façon visionnaire la profondeur de sa pensée en matière de formation des adultes.

Il écrit : « L’éducation des adultes a beaucoup contribué à relativiser le temps et le lieu de l’éducation. On n’accepte plus maintenant qu’il y a un temps pour s’instruire, qui est la jeunesse, et un temps pour travailler et produire, qui est le reste de la vie. On reconnaît qu’il n’y a ni troisième âge ni quatrième âge où on ne puisse plus participer aux apprentissages, même ceux de type scolaire, et en bénéficier. En même temps, l’éducation des adultes a relativisé le lieu de l’éducation, car elle a étendu bien en dehors de l’université et de la salle de cours l’endroit où on peut apprendre, qu’il s’agisse de la nature, qu’il s’agisse des usines, qu’il s’agisse d’un local de syndicat ou d’un comité de citoyens. »

« Je pense en partie aux problèmes de l’administration, des prérequis, du fait que l’on doive tenir compte des acquis de quelque nature qu’ils soient, même s’ils ne sont pas toujours de nature scolaire […]. Il faut tenir compte de toutes les formes possibles sous lesquelles l’enseignement peut être donné, dont nous avons entendu parler et qui ne sont pas résolues par le système actuel. » Dans ce même discours, il annonçait la création prochaine de la Commission d’enquête sur la formation professionnelle et socioculturelle des adultes.

La Commission, composée d’experts en formation des adultes procéda à une vaste consultation dans toutes les régions du Québec. Elle tint 240 audiences, reçut 276 mémoires, publia de nombreuses recherches et déposa un plan complet d’organisation de la formation. Son rapport, intitulé Apprendre une action volontaire et responsable, proposa un modèle d’organisation basé sur la démocratisation et le développement non pas du capital humain, mais du potentiel humain. Elle détailla même le contenu possible d’une loi-cadre sur la formation des adultes.

Un rapport toujours à jour

Plusieurs des propositions du rapport sont toujours à jour. Le rapport soulignait, à l’aide de données probantes, le vieillissement de la population et la nécessité d’offrir aux travailleurs et travailleuses la possibilité de se former et reformer dans tous les lieux de travail et de loisir. Il invitait à mettre en place des services de reconnaissance des compétences, de décloisonnement des formations et de participation des travailleurs et travailleuses à la définition de leurs objectifs. Il invitait les entreprises à consacrer 1,5 % de leur masse salariale à la formation étant donné les changements technologiques qui s’annonçaient.

Des efforts ont été faits pour aller dans le sens de ces recommandations, mais trop souvent, lorsqu’on parle du maintien des travailleurs et travailleuses plus âgés sur le marché du travail, ou encore de la nécessité de former les immigrants, on ne souligne pas encore avec assez de force la nécessité de mettre en place les mesures nécessaires qui peuvent permettre ce maintien : bonne formation de base, reconnaissance des acquis, congé éducation, investissement des entreprises en formation, formateurs bien formés et bien payés etc.

Comme certains de ses prédécesseurs, Camille Laurin avait compris l’ampleur des changements à apporter dans la formation de base et dans la formation continue. Ces changements devaient permettre aux citoyens et aux entreprises de faire face aux changements futurs du marché du travail. La vision de Camille Laurin en éducation des adultes dans une perspective d’éducation permanente est toujours d’actualité et s’arrime bien avec sa défense de la langue française.

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