Nicole Boily, bâtisseuse de l’ombre

«Nicole Boily est de cette génération de femmes octogénaires qui ont mis au monde des pans entiers de la société actuelle et, toute sa vie, elle a incarné de réelles valeurs de justice sociale», écrit l'autrice.
Photo: Courtoisie «Nicole Boily est de cette génération de femmes octogénaires qui ont mis au monde des pans entiers de la société actuelle et, toute sa vie, elle a incarné de réelles valeurs de justice sociale», écrit l'autrice.

Un port de reine et le sourire de Mona Lisa. En gros, c’était ça… Sans compter ce charme discret et une intelligence hors série. Ces dernières années, j’ai souvent dit de Nicole Boily qu’elle était facile à aimer. Embrassant la vie largement, elle aimait les siens démesurément. Elle a été ma précieuse amie et ma mentore. Cohabitaient en elle un esprit visionnaire et une grande réserve. Sans doute avait-elle la modestie comme éthique.

Loin de celles et ceux qui font étalage de leurs réalisations, Nicole Boily fut, durant 50 ans, une immense bâtisseuse du Québec contemporain… sans qu’on l’ait trop su ni adéquatement souligné. Bien qu’elle s’en soit souvent défendue, je pense qu’elle aurait apprécié davantage de reconnaissance. Nicole Boily est de cette génération de femmes octogénaires qui ont mis au monde des pans entiers de la société actuelle et, toute sa vie, elle a incarné de réelles valeurs de justice sociale.

Elle a travaillé d’arrache-pied des deux côtés de la route, c’est-à-dire avec les décideurs autant qu’avec la société civile et le milieu associatif. Elle a cherché à les rapprocher, à les faire se respecter mutuellement. Elle a été, à tour de rôle, militante du développement communautaire et social — milieu dont elle valorisait la connaissance fine des réalités citoyennes — et gestionnaire de haut niveau, à la Ville de Montréal et au gouvernement du Québec.

Elle s’est battue pour l’école publique dans les années 1970 et pour l’éducation populaire pendant quatre décennies. Elle a intercédé en haut lieu pour les droits des femmes et le bien-être des familles… et mis des structures en place pour promouvoir le bien commun. Nicole a été une féministe d’action, déterminée à combattre les précarités innombrables qui sont le lot des femmes.

Nous sommes devenues amies en 2010, après les décès consécutifs de son mari et de mon ex-conjoint. Le politologue Robert Boily pour elle, le cinéaste Marcel Simard, pour moi. Les pères de nos enfants uniques. La mort crée parfois des rapprochements merveilleux.

Sans le savoir, nous étions doublement voisines, à Outremont comme à Frelighsburg. Je l’avais interviewée lors de colloques et j’avais rédigé un ou deux discours qu’elle a prononcés. Pour moi, elle était d’abord Madame Boily, celle qui a tenu les rênes de la Fédération des femmes du Québec dans les années 1970, celle qui a présidé le Conseil de la famille et de l’enfance du Québec et le premier Conseil des Montréalaises, notamment.

La véritable mère du réseau des CPE dont le Québec s’enorgueillit à juste titre, c’est elle. Chef de cabinet pendant trois ans de Pauline Marois, entre 1980 et 1983, elle a su fédérer les regroupements de garderies populaires déjà établies dans les grandes agglomérations. Elle a su les convaincre de la nécessité que l’État implante un réseau national de garderies en partenariat avec eux. En 1995, elle a accepté la demande de Pauline Marois « de tout faire pour que le réseau des CPE soit une réussite ». Nous lui devons des tonnes d’applaudissements.

Jamais je n’aurais cru pouvoir l’appeler Nicole un jour. J’ai mis un an à cesser le vouvoiement. Ensuite, nous avons vécu le meilleur et le pire d’une fin de vie active et lumineuse.

Le cancer des os qui l’a emportée, Nicole Boily n’a jamais choisi de le voir comme faisant partie d’elle-même. Il voulait la dominer, elle l’ignorait. Sa priorité était de demeurer active et utile à sa société. Elle l’a été jusqu’à la fin. Deux mois avant sa mort, elle siégeait encore au conseil d’administration des Ateliers d’éducation populaire du Plateau. Quand elle a senti que ça déclinait trop vite, quelques jours avant son décès, elle a demandé l’aide médicale à mourir. Il était stupéfiant de voir ce qu’elle a pu déployer d’énergie pour éviter qu’on ne la réduise au statut de grande malade.

Le Québec s’est assombri le 20 avril dernier. Nicole a tiré sa révérence chez elle, comme elle le souhaitait. Pour moi, le monde s’est un peu vidé.

Il y a des êtres qui n’ont jamais cherché la lumière, mais qui ont ouvert la voie à tant d’autres après eux. Nicole Boily est de ceux-là. Quand on réfléchit au parcours de cette femme magistrale, c’est l’étendue de son rayon d’action qui frappe. Elle savait depuis toujours que, pour changer le monde, il fallait que les femmes s’y mettent et soient entendues, respectées.

Féministe au long cours, gestionnaire de haut calibre et femme d’action, amoureuse du Québec, mais souvent découragée par les dérives identitaires actuelles, Nicole Boily a offert la meilleure part d’elle-même pour bâtir une société plus saine, plus juste, plus équilibrée dans ses rapports de force.

Sa présence au monde, chaleureuse et aimante, manquera cruellement à toutes celles et à ceux qui ont croisé sa route…

Une commémoration est prévue le vendredi 27 mai à compter de 15 h à l’Alfred Dallaire Memoria, boul. Saint-Laurent, à Montréal. Des témoignages seront entendus à compter de 18 h, puis, le lendemain, à l’hôtel de ville de Frelighsburg, à compter de 15 h.

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