L’épreuve ministérielle, un post-mortem

Les finissants de cinquième secondaire du Québec ont réalisé, le jeudi 5 mai dernier, leur examen de français du ministère de l’Éducation.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Les finissants de cinquième secondaire du Québec ont réalisé, le jeudi 5 mai dernier, leur examen de français du ministère de l’Éducation.

À l’heure où Gregory Charles lance un pavé dans la mare de l’éducation, les finissants de cinquième secondaire du Québec ont réalisé, le jeudi 5 mai dernier, leur examen de français du ministère de l’Éducation. Dans un contexte de changement de garde important, vu le départ massif de l’expertise à la retraite et la pénurie d’enseignants, la question de la valeur accordée à l’école, à l’enseignement et aux enseignants se pose.

Une valorisation mise à mal

Les choix faits par le ministère pour son examen de fin d’études cette année ne permettent pas de constater que la valorisation tant décriée du milieu de l’éducation se porte mieux.

La thématique retenue par le ministère est celle des objets connectés : sujet bien actuel et susceptible d’interpeller les jeunes. Or, cette thématique avait été sélectionnée pour l’année scolaire 2019-2020, annus horribilis où la pandémie de COVID-19 a frappé de plein fouet le système scolaire. Et force est de constater que le ministère a choisi de récupérer le matériel, probablement déjà imprimé à l’époque, pour l’utiliser cette année.

Dans ces circonstances, sur le Dossier préparatoire remis aux élèves le 28 avril, soit une trentaine de pages d’articles accompagnés d’activités à réaliser dans le but de rédiger une lettre ouverte, la date « 2020 » figurait sur la page frontispice. Si ce n’était qu’un écueil cosmétique, nous n’aurions pas sourcillé outre mesure. Mais le recueil de textes comporte des articles obsolescents, statuant des prévisions pour l’année 2021, et faisant l’économie totale de deux ans de pandémie.

Or, n’y a-t-il pas un sujet moins susceptible d’être exporté dans le temps que celui se rapportant à l’évolution technologique ? Sa réutilisation nécessitait, à notre avis, une mise à jour importante autant par respect pour les élèves que pour les enseignants.

Depuis la distribution du Dossier préparatoire, les commentaires fusent de partout : ce n’est pas tant le sujet lui-même qui a préoccupé, mais plutôt la manière de le traiter. Madame, aurions-nous dû prendre en considération le décalage temporel ? Monsieur, aurions-nous dû valider les données statistiques datant de 2020 et antérieurement ? Aurait-il été plus juste de consulter des sources plus récentes ? Les interrogations catastrophées des élèves sont pertinentes : comment le ministère compte-t-il corriger cette épreuve de manière uniforme à travers le Québec ? Est-ce que certains élèves seront défavorisés, considérant la confusion régnant quant au traitement possible des données dans leur lettre ouverte ?

Que devrions-nous répondre à un élève nous demandant s’il aurait dû employer des référents propres à 2022 si, dans son argumentaire, il faisait appel à des statistiques de 2020 ? La question semble candide, mais combien sont tombés dans le piège de l’anachronisme ?

Quelle valeur accordons-nous à l’enseignement ?

C’est bien, nous pouvons nous réfugier derrière la consigne nous interdisant de soutenir nos élèves dans l’analyse du sujet et des textes proposés, dans la recherche de textes supplémentaires, dans la préparation de la feuille de notes ou dans toute activité visant à prévoir la tâche d’écriture. C’est là la prescription du ministère faite aux enseignants. Cela dit, pour nous, le malaise est grand puisque cette situation n’est pas à la hauteur de ce pour quoi nous les avons formés : devenir des scripteurs rigoureux et intelligents.

Nous comprenons la logique environnementale et le désir de vouloir réutiliser le matériel qui dormait dans des boîtes, mais nous déplorons que le ministère n’ait pas fait l’effort de nous en avertir outre mesure. Aucune instruction spécifique n’a été fournie quant à la contemporanéité des articles et à la manière de les présenter aux élèves. N’aurions-nous pas pu, cette année, déroger à la consigne nous demandant de ne pas outrepasser notre rôle ? Nous ressentons le désarroi de nos élèves à qui l’on a demandé de relever un défi quelque peu nébuleux.

L’inconfort vis-à-vis cette préparation et la rédaction de la lettre finale est palpable parmi la cohorte de nos finissants. N’aurions-nous pas pu leur donner un sujet nouveau, ou du moins adapter le matériel, afin de leur donner une occasion réelle de réfléchir à notre univers de plus en plus connecté ? Aurions-nous pu utiliser le présent cahier préparatoire à titre de simulation pour permettre aux élèves de s’exercer ? Est-ce que le ministère aurait pu accompagner son Dossier d’un avertissement ou de balises ou de consignes spécifiques ?

Cette situation témoigne bien de la passivité envers le milieu de l’enseignement et de l’intérêt envers nos apprenants. Il ne s’agit là que d’un texte, vous nous direz, mais cette situation en est une parmi d’autres qui ne font que rappeler le besoin urgent de considération pour le monde de l’éducation québécoise.

La résilience d’une génération

Au lendemain de l’examen du ministère, nous tenions à saluer la résilience des adolescents avec qui nous avons vécu les heures singulières de la pandémie, que ce soit en ligne, en classe et sur les multiples plateformes virtuelles. La pandémie fut une occasion d’observer la force de caractère et la capacité d’adaptation de tout un chacun. Et elle l’est encore.

Comme enseignants, nous sommes aux premières loges de l’adolescence et avons vu de près les effets de toutes les vagues de contagion traversées et la puissance de leur impact sur nos jeunes et sur leur capacité à apprendre. Et nous encourageons toute la société à aimer l’école plus que jamais et à demeurer sensible au manque de respect dont nous faisons les frais quand on ne prend pas ce que l’on fait au sérieux.

Comme d’habitude, nous ne connaissions pas d’avance la question posée aux élèves le 5 mai, ce qu’on appelle communément « la tâche d’écriture ». Nous nous sommes demandé si le ministère allait faire un effort pour sa question ou s’il allait resservir du réchauffé aux adolescents du Québec… Un pavé de plus pour Gregory.

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