La longue et délicate marche vers l’équité dans nos universités

Selon les données du ministère de l’Éducation du Québec et du recensement de 2016 (basées sur une représentation binaire du genre), les étudiantes sont majoritaires dans presque tous les programmes de baccalauréat, à l’exception des programmes en STIM, où leur proportion était de 34% en 2019-2020.
Photo: Annik MH De Carufel Archives Le Devoir Selon les données du ministère de l’Éducation du Québec et du recensement de 2016 (basées sur une représentation binaire du genre), les étudiantes sont majoritaires dans presque tous les programmes de baccalauréat, à l’exception des programmes en STIM, où leur proportion était de 34% en 2019-2020.

Professeure au Département science et technologie à l’Université TELUQ. L’autrice signe ce texte avec cinq professeures-chercheuses au nom de plus de 70 membres d’établissements d’enseignement et de recherche en sciences biologiques et environnementales.*

Le récent appel de candidatures réservé aux femmes, aux Autochtones, aux personnes en situation de handicap et aux minorités visibles pour une Chaire de recherche du Canada (CRC) en biologie à l’Université Laval a suscité de vives réactions dans les médias et dans la sphère politique. Nous nous réjouissons de voir émerger ces échanges sur ces questions fort importantes. Toutefois, certaines réalités du milieu universitaire, en particulier en sciences, technologies, ingénieries et mathématiques (STIM), semblent mal comprises, notamment la stratégie des embauches ciblées liées aux attributions de CRC.

En tant que membres d’établissements d’enseignement et de recherche en sciences biologiques et environnementales, nous souhaitons apporter quelques informations complémentaires afin de contribuer à la discussion en prenant pour exemple la situation des femmes dans notre secteur, sachant toutefois que les défis sont encore plus grands chez les groupes marginalisés et intersectionnels.

Barrières systémiques

Selon les données du ministère de l’Éducation du Québec et du recensement de 2016 (basées sur une représentation binaire du genre), les étudiantes sont majoritaires dans presque tous les programmes de baccalauréat, à l’exception des programmes en STIM, où leur proportion était de 34 % en 2019-2020. Bien que les étudiantes soient généralement moins présentes aux cycles supérieurs, elles composent 53 % des inscriptions au doctorat en biologie, ce qui en fait le secteur où les femmes sont le mieux représentées au Québec.

Elles représentaient déjà 54 % des doctorats octroyés en biologie au Canada il y a 10 ans. Or, en 2022 au Québec, les 11 départements de biologie ou de sciences environnementales sont tous encore composés de moins de 40 % de femmes, dont plusieurs avec moins de 30 %. Force est de constater qu’il existe des barrières systémiques qui freinent l’accès des femmes à ces postes.

Vers une excellence inclusive

La faible accession des femmes au corps professoral est une problématique connue et multifactorielle. Les processus d’embauche se jouent essentiellement au moment où les familles se fondent. Cette période charnière est caractérisée par des exigences de productivité maximale, évaluées par des mesures quantitatives, tel le nombre d’articles publiés, qui sont documentées comme étant désavantageuses pour les femmes, et en particulier pour les mères.

Aux défis d’articulation travail-famille s’ajoutent d’autres freins, comme les préjugés inconscients ou la rareté de modèles issus de la diversité. Plusieurs femmes désertent cet environnement, et celles qui persistent sont souvent perçues comme étant moins performantes que les hommes lors des embauches et des promotions.

Bien que les critères d’excellence scientifique demeurent pour la plupart inchangés, les organismes subventionnaires provinciaux et fédéraux tentent d’en élargir les indicateurs. L’évaluation de l’excellence en recherche inclut de nouvelles contributions scientifiques, tels les chapitres de livre et les rapports de recherche, traditionnellement perçues comme des publications de second rang.

On accorde plus de poids à la formation de personnes étudiantes et aux activités de rayonnement dans la communauté. Aussi, on considère maintenant les interruptions, ralentissements ou parcours non linéaires de carrière, qui sont fréquents chez les femmes. La pandémie a d’ailleurs entraîné des effets négatifs disproportionnés sur la productivité des femmes scientifiques, avec des conséquences probables sur leur carrière.

Il est grand temps de voir cette transition vers une excellence inclusive percoler vers les universités. Fondamentalement, les embauches doivent s’articuler autour d’un projet qui vise l’innovation, tant en recherche qu’en formation, pour mener notre société au-devant des enjeux mouvants auxquels elle fait face. Les ordres professionnels et les entreprises (par exemple l’Ordre des ingénieurs du Québec, Hatch, VIA Rail, la Banque Nationale du Canada et la Caisse populaire Desjardins) reconnaissent la diversité comme un facteur clé de l’innovation et de la performance.

Des actions fortes

Cette appréciation de la diversité doit être mieux ancrée dans la structure universitaire. Un corps professoral diversifié offre des modèles inestimables à la communauté étudiante en brisant les stéréotypes et en démontrant qu’il est possible d’accéder à cette profession et de s’y épanouir. Au sein d’équipes de recherche et des comités universitaires, la diversité diminue les risques associés à la pensée de groupe et favorise la variété d’outils cognitifs de résolution de problèmes.

Pour que nos universités tirent profit de la diversité, elles doivent mettre en place les conditions propices pour minimiser les défis rencontrés par les personnes des groupes sous-représentés. Sans actions fortes, la représentation des genres dans les départements en STIM n’atteindra celle de la société que dans plusieurs décennies.

Si, dans un domaine comme la biologie, la progression des femmes est si lente au poste de professeure, alors qu’elles sont aussi nombreuses à obtenir un doctorat, et cela, depuis plus de 10 ans, on peut imaginer la lenteur du processus pour celles dans d’autres secteurs des STIM ainsi que pour les personnes marginalisées, tels les Autochtones, les minorités visibles, les personnes en situation de handicap, les membres de la communauté LGBTQ+, les personnes neurodivergentes et les personnes vivant de l’intersectionnalité.

Les attributions de CRC lorsqu’elles visent exclusivement certains groupes (résultat d’une ordonnance de la cour fédérale), sont un moyen d’accélérer la diversification du corps professoral et sont relativement rares (moins de 5 % des embauches). En outre, nous sommes convaincus qu’il faut continuer à chercher de nouvelles façons de rendre nos universités plus diversifiées, inclusives et équitables.

Chaque année qui passe sans représentation équitable renforce les stéréotypes sur ce que constitue une « vraie » personne scientifique et influence négativement la relève dans son choix de poursuivre une carrière en sciences. Ne nous laissons pas décourager par l’immense chantier requis, pensons plutôt à comment, individuellement et en groupe, y parvenir.

* Ont aussi signé ce texte : Eve Langelier (Chaire pour les femmes en sciences et en génie au Québec, Département de génie mécanique, Université de Sherbrooke) ; Tanya Handa (Département des sciences biologiques, UQAM) ; Nicole Fenton (Institut de recherche sur les forêts, UQAT) ; Isabelle Laforest-Lapointe (Département de biologie, Université de Sherbrooke) ; Sylvie Gauthier (Centre d’étude de la forêt, UQAM).

  
La liste complète des autres cosignataires : 


Alison Munson, Département des sciences du bois et de la forêt, Université Laval ; Osvaldo Valeria, institut de recherche sur les forêts, université du Québec en Abitibi-Témiscamingue ; Daniel Kneeshaw, Département des sciences biologiques, UQAM ; Yves Bergeron, Centre d’étude de la forêt, UQAT et UQAM ; Yan Boulanger, Service canadien des forêts, Ressources naturelles Canada ; Louis De Grandpré, Service canadien des forêts, Ressources naturelles Canada ; Audrey Maheu, Département des sciences naturelles, UQO ; Clément Chion, Département des sciences naturelles, UQO ; Sandra Ann Binning, ; Département de sciences biologiques, Université de Montréal ; Katrine Turgeon, Département des sciences naturelles, UQO ; Philippe Nolet, Département des sciences naturelles, UQO ; Catherine Girard, Département des sciences fondamentales, UQAC ; Angélique Dupuch, Département des sciences naturelles, UQO ; François Lorenzetti, Département des sciences naturelles, UQO ; Alain Paquette, Département des sciences biologiques, UQAM ; Steven Kembel, Département des sciences biologiques, UQAM ; Beatrix Beisner, Département des sciences biologiques, UQAM ; Alison Derry, Département des sciences biologiques, UQAM ; David Rivest, Département des sciences naturelles, UQO ; Geneviève Lajoie, Institut de recherche en biologie végétale, UdeM ; Karine Pedneault, Département des sciences naturelles, UQO ; Marie-Josée Fortin, Department of Ecology and Evolutionary Biology, University of Toronto ; Catherine Mounier, Département des sciences biologiques, UQAM ; Dominique Gravel, Département de biologie, Université de Sherbrooke ; Alexander Culley, Département de biochimie, microbiologie et bio-informatique, Université Laval ; Jean-François Bissonnette, Département de géographie, Université Laval ; Michelle Garneau, Département de géographie, UQAM ; Carly Ziter, Département de biologie, Université Concordia ; Anne-Lise Routier, Département de sciences biologiques, Université de Montréal ; Daniel Kierzkowski, Département de sciences biologiques, Université de Montréal ; Cornelia Krause, Département des Sciences fondamentales, UQAC ; Maryse Marchand, Service canadien des forêts, Ressources naturelles Canada ; Eric Harvey, Département de sciences biologiques, Université de Montréal ; Liliana Perez, Département de géographie, Université de Montréal ; Matthew Regan, Département de sciences biologiques, Université de Montréal ; Annie Angers, Département de sciences biologiques, Université de Montréal ; Annie DesRochers, Institut de recherche sur les forêts, UQAT ; Roxane Maranger, Département de sciences biologiques, Université de Montréal ; Étienne Léveillé-Bourret, Département de sciences biologiques, Université de Montréal ; Jean-Francois Lapierre, Département de sciences biologiques, Université de Montréal ; Dominic Cyr, Environnement et changement climatique Canada ; Stéphane Molotchnikoff, Département de sciences biologiques, Université de Montréal ; Dominique Boucher, Service canadien des forêts, Ressources naturelles Canada ; Marie-Hélène Brice, Institut de recherche en biologie végétale, Université de Montréal ; Pierre Drapeau, Département des sciences biologiques, Centre d’étude de la forêt, UQAM ; Denis Réale, Département des sciences biologiques, UQAM ; Miguel Montoro Girona, Institut de recherche sur les forêts, UQAT ; Anne Bruneau, Département de sciences biologiques, Université de Montréal ; Nicolas Bélanger, Département science et technologie, Université TÉLUQ ; Marie Larocque, Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère, UQAM ; Violaine Ponsin, Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère, UQAM ; Louis Bernier, Département des sciences du bois et de la forêt, Université Laval ; Mark Vellend, Département de biologie, Université de Sherbrooke ; Adelphine Bonneau, Département de chimie et Département d’histoire, Université de Sherbrooke ; Viktor Steimle, Département de biologie, Université de Sherbrooke ; Guillaume Grosbois, Institut de recherche sur les forêts, UQAT ; Ilga Porth, Département des sciences du bois et de la forêt, Université Laval ; Marco Festa-Bianchet, Département de biologie, Université de Sherbrooke ; Annie Deslauriers, Département des sciences fondamentales, Université du Québec à Chicoutimi ; Steve Déry, Département de géographie, Université Laval ; Pascale B. Beauregard, Département de biologie, Université de Sherbrooke ; Mélanie Jean, Département de biologie, Université de Moncton ; Anne-Marie Dion-Côté, Département de biologie, Université de Moncton ; Myriam Lemelin, Département de géomatique appliquée, Université de Sherbrooke ; Jean-Philippe Côté, Département de biologie, Université de Sherbrooke ; Lise Parent, Département science et technologie, Université TÉLUQ ; Pedro Peres-Neto, Département de biologie, Université Concordia ; Connie Lovejoy, Département de biologie, Université Laval ; Émilie Saulnier-Talbot, Départements de biologie et de géographie, Université Laval ; Sandra Hamel, Département de biologie, Université Laval ; Caroline Desbiens, Département de géographie, Université Laval ; Justine Gagnon, Département de géographie, Université Laval ; Christian Messier, Département des sciences naturelles, UQO ; Évelyne Thiffault, Département des sciences du bois et de la forêt, Université Laval

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