Retour de l’occulte en art

«Le milieu artistique répond aussi de façon sensible à cet état d’esprit et laisse aujourd’hui entrevoir une sorte de tournant occulte de l’art», écrit l'autrice.
Illustration: «Esse», printemps 2022, no 105 «Le milieu artistique répond aussi de façon sensible à cet état d’esprit et laisse aujourd’hui entrevoir une sorte de tournant occulte de l’art», écrit l'autrice.

L’humanité cherche depuis toujours à comprendre sa place dans l’Univers. Elle a fait appel au divin, aux astres et à la nature animale, végétale et minérale pour interpréter le monde ou prédire l’avenir ; elle a créé des symboles pour traduire en images et en mots ses intuitions et ses découvertes. Et bien que la science ait largement discrédité les croyances envers le spirituel et le surnaturel, nous assistons depuis quelques années à un retour marquant de l’occulte dans la culture populaire, retour qui peut s’expliquer par une réaction directe à l’état d’extrême anxiété provoqué par les bouleversements climatiques, les crises sanitaires et les conflits internationaux. Le milieu artistique répond aussi de façon sensible à cet état d’esprit et laisse aujourd’hui entrevoir une sorte de tournant occulte de l’art. Cela s’est manifesté d’abord par un intérêt renouvelé pour des œuvres longtemps laissées en marge de l’histoire de l’art, puis par une réappropriation de l’ésotérisme par une nouvelle génération d’artistes, tant dans leur vie quotidienne que dans leur pratique.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Esse, printemps 2022, no 105.

Délaissons d’emblée un excès de scepticisme ou toute forme de jugement qui pourrait faire entrave à une lecture ouverte et curieuse de ces pratiques, pour nous attarder à ce qui les motive et à la manière dont elles se manifestent dans l’art. Nous constaterons une puissante volonté de réenchanter le monde, de reconnaître l’agentivité de la matière et de militer contre la destruction de la Terre et du vivant — mais aussi contre la destruction de la capacité de penser, un effet de ce que les philosophes Isabelle Stengers et Philippe Pignarre nomment « la sorcellerie capitaliste ». Dans leur livre du même titre, elle et il suggèrent que « [l]es sorcières néopaïennes ont appris que la technique, ou l’art, le craft qu’elles nomment magie n’est pas d’abord ce qu’il s’agit de retrouver, au sens de secret authentique. C’est ce qu’il s’agit de reclaim, de réactiver ». Ce reclaim — tour à tour employé dans le sens de guérir, de se réapproprier, de réapprendre et de lutter —, s’il n’apparaît pas explicitement dans le dossier Nouveau nouvel âge, se dissimule en filigrane derrière chaque texte, comme une sorte d’incantation silencieuse. Au cœur de ces démarches, la figure de la sorcière fait un retour en force. Reprise par les mouvements féministes et écoféministes, elle symbolise l’« empouvoirement » des femmes au sein de la société patriarcale et néolibérale. Cette nouvelle génération de sorcières allie art, science, technologie et magie pour réinventer des rituels qui visent tantôt à renouer avec le sacré, tantôt « à dénouer l’alliance historique entre technoscience et patriarcat, qui continue à façonner les structures mondiales du pouvoir » (Gwynne Fulton). Tout en revendiquant haut et fort cette prise de pouvoir, rappelons tout de même que le mot « sorcière » est porteur d’une lourde histoire d’ostracisation des femmes et des minorités et qu’il convient de l’utiliser avec précaution. Chris Gismondi, par exemple, souligne que « les discours majoritairement blancs et eurocentriques de la magie et de la sorcellerie (néo) nouvel âge sont susceptibles d’usurper les cérémonials et la présence autochtones ». Il y a, en effet, un côté sombre au renouvellement populaire du nouvel âge. Souvent fondé sur l’autoguérison et la croissance personnelle, son individualisme thérapeutique peut contribuer à l’expansion de formes d’exploitation humaine, territoriale et culturelle, que l’on nommera successivement colonialisme spirituel et capitalisme spirituel. […]

Pour faire contrepoids au côté obscur d’un nouvel âge superficiel et consumériste, les artistes, autrices et auteurs de ce dossier s’intéressent surtout à ce qu’il y a de lumineux et de performatif dans cette philosophie et ses rituels. Ce sont, dans plusieurs cas, des œuvres motivées par une approche holistique et bienveillante, et par un désir de justice sociale et écologique. Ce qui nous incite à parler d’un « nouveau » nouvel âge tient peut-être dans une volonté de se distinguer de l’individualisme thérapeutique mentionné précédemment tout en renouvelant les formes de militantisme que le mouvement portait déjà en lui ; un mouvement collectif où les êtres humains ont un rôle actif à jouer dans l’avènement d’une nouvelle ère. Souhaitons que les militants ne restent pas confinés dans les cercles de prière ou les rituels symboliques, mais que leur voix porte de façon plus concrète jusqu’aux sphères économiques et géopolitiques, jusqu’aux actuels décideurs (l’usage du masculin est volontaire, ici) qui s’investissent encore du pouvoir de posséder et de détruire.

Quant aux forces occultes et à la magie que le nouvel âge invoque, à chacun d’y croire ou non. Mais qu’on l’entende comme une parole divine ou magique, ou comme le langage logique de la biologie, la nature nous parle de notre destinée. Ainsi de l’hirondelle qui, symbole de fécondité chez les Celtes ou de l’arrivée du printemps depuis l’Antiquité, est en voie de disparaître en raison de l’agriculture intensive et de l’utilisation des pesticides. Le silence de l’hirondelle est un mauvais présage que nous devons urgemment conjurer.

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