À quoi servent les universités?

La mission de l’université «s’inscrit dans le temps long, plutôt que dans une réaction trop pressée aux enjeux du moment», écrit l’auteur.
iStockphoto La mission de l’université «s’inscrit dans le temps long, plutôt que dans une réaction trop pressée aux enjeux du moment», écrit l’auteur.

À quoi sert l’enseignement supérieur ? A-t-on vraiment besoin de plus de sociologues et de philosophes ? Pourquoi faire de la recherche de pointe ? Est-ce qu’on en a pour notre argent ? Ces questions, que l’on entend assez fréquemment dans le discours public, manquent cruellement d’ambition. Il est évident que les universités acceptent leur responsabilité dans la réponse aux grands défis auxquels nous faisons face : changements climatiques, rareté de la main-d’œuvre, vieillissement de la population, etc. Mais le rôle des universités, c’est bien plus que de former le personnel hautement qualifié dont le Québec a besoin. Et c’est encore plus que d’apporter des réponses aux problèmes immédiats du Québec et du reste du monde.

Il y a devant chez moi un grand pin blanc, qui doit faire une vingtaine de mètres de haut. Il ne m’est jamais venu à l’idée de me demander à quoi il sert. Bien sûr, mon grand pin donne de l’ombre, il ajoute de la valeur à mon terrain, il stocke un peu de carbone. Mais sa plus grande valeur est intrinsèque.

Les universités sont comme mon arbre. Leur plus grande valeur est intrinsèque. Leur mission au service du bien commun s’inscrit dans le temps long, plutôt que dans une réaction trop pressée aux enjeux du moment. Au cours des huit siècles de leur existence, les universités ont toujours assuré trois rôles fondamentaux.

Le premier de ces rôles est de préserver le savoir et les acquis de la connaissance scientifique. Dans un monde où l’information circule en circuit fermé et où les institutions démocratiques sont un peu partout mises à mal par le mensonge et la désinformation, les universités sont l’un des rares espaces où l’on peut encore invoquer la pensée critique et le débat ouvert.

Voilà pourquoi il faut préserver au maximum leur autonomie et leur capacité de nourrir la quête du savoir. Il faut laisser les universitaires définir eux-mêmes les contours de la liberté « académique », faire confiance à l’extraordinaire pouvoir d’autocorrection dont est capable l’institution universitaire, au-delà des menaces passagères. Pas besoin d’un texte législatif comme le projet de loi 32, actuellement devant l’Assemblée nationale, pour y parvenir. Il suffit que le monde universitaire réaffirme et surtout mette en œuvre aux yeux de toutes et de tous, et au quotidien, les conditions de la libre discussion et de la libre recherche scientifique.

La transmission des savoirs

 

Le deuxième rôle fondamental des universités est la transmission des savoirs, la formation de la jeunesse. Au-delà de la préparation au marché du travail, que d’aucuns priorisent à court terme, l’université ouvre la porte du monde des idées, nourrit la pensée critique et pose les bases d’une citoyenneté informée et éclairée. Quand les universités s’investissent dans la qualité de l’expérience étudiante et l’excellence en enseignement, le parcours universitaire devient une occasion de réaliser le plein potentiel de chaque personne qui se lance dans cette merveilleuse aventure : étudier. C’est pourquoi la question de l’élargissement de l’accès aux études supérieures doit s’élever au rang de priorité nationale. Il faut saluer les efforts importants du gouvernement du Québec d’augmenter les ressources destinées à l’aide financière aux études. Mais il faut aussi, et de manière urgente, travailler en amont sur les obstacles autres que le coût des études, pour que tous les enfants du Québec puissent aller au bout de leur potentiel et de leurs espoirs.

Enfin, le troisième rôle des universités est de créer de nouveaux savoirs. Les exemples sont nombreux de découvertes universitaires alimentées par la seule curiosité, sans objectif immédiat d’application scientifique ou de commercialisation. Ces découvertes conduisent des années plus tard à des résultats bénéfiques. Je crois sincèrement qu’il faut résister à la tentation de mettre tous nos œufs dans le même panier de la recherche appliquée et continuer de soutenir la recherche fondamentale. D’abord parce que la volonté pure de comprendre le monde qui nous entoure, sans objectif ultérieur, est le trait cognitif qui nous distingue du reste de la biosphère. Mais aussi pour des raisons stratégiques : si nous ne participons pas à cette recherche ouverte, nous ne contrôlerons pas les technologies qui, un jour, en découleront. Nous deviendrons alors une « colonie technologique », avertit Jacques Courtois, qui a remis à mon université la semaine dernière le plus important don jamais fait au Canada en sciences fondamentales.

Préserver le savoir, le transmettre, parfois même le créer. C’est tout simple et, en même temps, c’est grandiose. Ça devrait suffire à nous rendre très fiers de nos grandes universités. Il faut les chérir plutôt que les instrumentaliser, sinon on se privera de ce qu’elles peuvent offrir de meilleur pour demain.

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