Le secret de Montréal est dans ses plex et ses ruelles

Une ruelle de Verdun, au sud-ouest de l'île de Montréal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une ruelle de Verdun, au sud-ouest de l'île de Montréal.

Si je vous dis que j’ai un plan visionnaire pour refaire Montréal et la conduire vers la neutralité carbone d’ici 2050, vous allez probablement conclure que je suis un rêveur. La solution existe pourtant. Il faudrait déplacer plus d’un million de personnes vers des quartiers écoperformants à revenus mixtes, des quartiers suffisamment denses pour ne pas avoir besoin de voiture et permettre une vie de quartier riche et dynamique.

La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est même pas question de raser la ville pour y arriver, car tout ceci est déjà en place, dans nos quartiers du type plex + ruelle. Notre modèle d’aménagement urbain — la façon dont Montréal est bâtie — est si familier que nous en oublions son caractère unique.

Pensez à des arrondissements comme Villeray, Verdun ou Rosemont–La Petite-Patrie, où je vis. Ces quartiers sont tous construits un peu de la même façon : des rangées de plex, surtout des triplex, avec quelques petits et grands immeubles parsemés çà et là. À l’arrière de ces plex, il y a des petites cours destinées aux occupants des rez-de-chaussée — généralement les propriétaires — et, juste derrière, des ruelles. À l’étage, on trouve des logements locatifs. Les rues est-ouest sont généralement commerciales, les rues nord-sud, surtout résidentielles.

Ce genre de quartier n’existe quasiment pas en dehors du Québec. On ne trouve rien de tel dans le reste du Canada, et si certaines villes de l’est des États-Unis sont construites autour de maisons en rangée, elles ne sont pas à logements multiples, n’ont généralement pas de cour arrière et, pire, pas de ruelle.

Le quartier plex + ruelle est un paradigme d’urbanisme unique qui nous appartient. En fait, il constitue le secret du succès de Montréal comme ville, la clé de la vitalité unique de ses quartiers et le point de départ de toute discussion sérieuse sur ce à quoi elle devrait ressembler en 2050.

Un refuge caché

 

Considérons d’abord la mixité sociale. Ce modèle urbain est intrinsèquement mixte, les propriétaires un peu plus fortunés partageant le quartier avec leurs locataires moins aisés qui vivent à l’étage. La structure en plex fait en sorte que la ville ne subit pas une ségrégation extrême en fonction du revenu. Au contraire, le modèle fait en sorte que nous partageons les mêmes quartiers, et que nous avons donc tous intérêt à ce qu’ils restent agréables.

Pensez ensuite à la compacité de ce modèle, qui permet des densités de population allant de 5000 à 9000 personnes par kilomètre carré. C’est assez pour soutenir un transport collectif vraiment efficace, assez pour soutenir un ensemble dynamique de commerces de proximité, mais pas trop non plus pour qu’on se sente à l’étroit. C’est à cette densité que la « ville des 15 minutes » passe du slogan à la réalité : les écoles, les magasins, les gymnases, les dentistes et les bibliothèques se trouvent généralement dans ce rayon à pied, et certainement à vélo.

Et puis, il y a le véritable joyau caché du modèle : la ruelle. Voilà un petit pays des merveilles, à la fois public et privé, où les enfants peuvent jouer et explorer, où les chats peuvent se prélasser et où les voisins peuvent se rencontrer pour un 5 à 7. La ruelle est l’élément le plus sous-estimé du modèle urbain de Montréal : un refuge caché pour la biodiversité, une échappatoire aux bruits des rues et un terrain de jeu que l’on n’a jamais besoin de traverser. La ruelle est l’endroit où le tissu social de nos quartiers se construit silencieusement.

C’est ce modèle urbain qui fait que Montréal est Montréal. Sa vivacité naît de son design. Et il n’y a rien d’expérimental là-dedans, c’est le type de quartier où plus de la moitié des Montréalais vivent déjà.

Il s’agit en plus d’un modèle extrêmement populaire, comme en témoigne l’énorme flambée des prix de l’immobilier dans ce type de quartiers ces dernières années, hausse qui a dépassé largement celle d’autres types d’espaces urbains dans la métropole. La réalité est que les gens reconnaissent que ces quartiers sont des lieux de vie extraordinaires et les recherchent.

Alors que l’Office de consultation publique de Montréal ouvre sa Réflexion 2050 pour discuter la révision du Plan d’urbanisme et mobilité (PUM), il convient de souligner les avantages de ce qui est déjà en place. Nous n’avons pas besoin d’un nouveau modèle pour adapter la ville à la transition écologique et produire des quartiers dynamiques et accueillants. Notre tâche est plutôt d’étendre et approfondir un modèle qui a fait ses preuves.

Revenir aux bases

 

Montréal a d’abord été construite pour être utilisée sans voiture. Puis, dans les années 1950, la ville a rejoint la longue ère d’étalement urbain irréfléchi propre à l’Amérique du Nord. Aujourd’hui, tout le monde comprend que c’était une erreur. C’est pourquoi il faut revenir à l’essentiel en redécouvrant un aménagement dont nous savons déjà qu’il fonctionne pour en approfondir les avantages.

Les discussions sur le nouveau PUM sont bizarrement aveugles aux avantages uniques de l’aménagement plex + ruelle. Les discussions sur la gestion de l’espace urbain, la planification de la mobilité et la densité se déroulent sur une plaine abstraite — dans un langage que vous pourriez tout aussi bien utiliser pour discuter de Calgary, de Séoul ou de Tombouctou.

Il est révélateur que le projet préliminaire que la Ville a soumis à la consultation ne fasse que de très brèves mentions de ses ruelles. C’est malheureux, parce que le PUM n’est pas destiné à une ville abstraite, mais pour celle que nous avons déjà ! Un PUM qui ne tient pas compte de la ruelle comme élément de définition du modèle urbain est bien éloigné de la ville telle que nous la connaissons.

En fait, le nouveau PUM devrait consacrer le modèle urbain de Montréal comme le mode de développement urbain par défaut. Ainsi, les zones qui n’ont pas une densité suffisante pour soutenir des commerces de proximité attrayants et des liens de transport en commun suffisants devraient être doucement guidées vers l’adoption des principes du modèle montréalais, avec un zonage qui permet plus de plexs, plus de pistes cyclables et, surtout, plus de belles ruelles !

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