La reddition de comptes à la place du coeur

De gauche à droite: Jessica, Lou-Ann, et Nathalie, des résidentes qui s'entraident dans la cuisine de la Maison de Sophia.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir De gauche à droite: Jessica, Lou-Ann, et Nathalie, des résidentes qui s'entraident dans la cuisine de la Maison de Sophia.

La nouvelle de la fermeture prochaine de la Maison de Sophia, dans les Laurentides, me sidère. Que notre premier ministre François Legault en rajoute en brandissant l’épouvantail de défaillances dans la reddition de comptes de l’organisme pour justifier le non-renouvellement de son financement me révolte ! Et je pèse mes mots…

J’ai œuvré dans les milieux communautaires pendant une douzaine d’années. J’ai vu des organismes communautaires se faire la guerre pour quelques milliers de dollars — des peanuts ! — parce qu’il fallait bien « créer des projets », justifier sa « pertinence sociale » et démontrer son « rayonnement » aux yeux des bailleurs de fonds. Les effets pervers de la reddition de comptes sont depuis plus de vingt ans dénoncés par les regroupements d’organismes communautaires autonomes régionaux et par le Réseau québécois de l’action communautaire autonome (RQ-ACA).

Que sait le premier ministre du travail d’intervention communautaire autonome ? Je ne me hasarderai pas à faire une analogie détaillée avec le dossier du troisième lien à Québec. Néanmoins, les tactiques politiques déployées dans la gestion de ces dossiers me paraissent similaires. Ignorer les savoirs d’expérience au profit de savoirs égocentrés, discuter en vase clos et décontextualiser les problèmes pour les instrumentaliser, voire les nier, semble être la marque de commerce de ce gouvernement.

M. Legault sait-il que, pour gagner la confiance des personnes dont les parcours de vie ont été marqués par des violences et de la précarité, il faut des mois, parfois des années d’accompagnement et de présence active ? Sait-il que bien de ces personnes ont souffert, par le passé, d’arrêts de services qui les rendent extrêmement méfiantes à l’égard des aides institutionnelles, ce qui complexifie leur rétablissement ?

Offrir une stabilité, un milieu de vie, à ces personnes est LA condition à mettre en place pour que, dans un deuxième temps, une démarche collaborative sur le long terme puisse être entamée avec elles, ce que la Maison de Sophia fait depuis presque 15 ans. Dans le jargon du métier, nous appelons cela « se poser ». Pour ce faire, il faut du temps, loin des thérapies brèves et du pouvoir magique de la pleine conscience que promeuvent certains centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS). Et en matière de résilience, ces personnes n’ont surtout pas de leçons à recevoir de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) !

Autre réalité : les personnes vulnérables doivent de plus en plus adapter leurs discours aux offres spécifiques de services, faute d’un soutien de première ligne accessible, de proximité, qui tienne compte de la personne dans sa globalité. Faudra-t-il qu’Annie, Nathalie, Jessica, Noémie et Lou-Ann retournent à la rue pour être accueillies dans la nouvelle maison de Saint-Jérôme qui, en démarrage, aura certainement besoin de temps pour atteindre son plein fonctionnement ? Pourtant, la Maison de Sophia est une ressource appréciée et reconnue de ses usagères, palliative à une admissibilité restrictive et clientéliste que l’on retrouve dans d’autres organismes sur le territoire, et qui intervient pour prévenir les rechutes dans l’itinérance.

La maison d’hébergement semble donc faire les frais de nouvelles orientations en matière de financement aux organismes communautaires autonomes, et ce, devant une hausse préoccupante des demandes, indice clair de l’effritement du filet social et du renoncement de l’État à s’attaquer structurellement aux problèmes sociaux que vivent un nombre grandissant de personnes. Il est à se demander si le fait que la Maison de Sophia agit sur des déterminants sociaux de la santé — notamment par son positionnement solidaire, militant et concret face à la crise du logement, problème aigu que la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, niait encore jusqu’à tout récemment — n’est pas le motif réel du retrait de son financement.

Dans un cadre compétitif bien démontré par l’éditorialiste du Devoir Marie-Andrée Chouinard, l’organisme n’a sans doute pas pu bénéficier d’une action lobbyiste concertée autour d’une problématique sociale ciblée par nos ministres populistes. Ma lecture est la suivante : parce que les intervenantes ont su adapter leurs actions aux besoins exprimés par les femmes et se doter d’une éthique du cœur, l’organisme ne répondait plus aux critères imposés par les récents programmes ministériels. Autrement dit, l’organisme était trop… autonome !

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