Ouvrir le monde à nos artisans

Encore une fois, je viens de goûter le privilège de côtoyer pendant quelques jours une certaine avant-garde. Bien sûr, que j'ai bu leurs paroles à petites lampées et refusé d'avaler certains de leurs dogmes. Mais, convenons-en, ce que j'ai vu et entrevu là-bas mérite que l'on s'y attarde, car déjà cela influence l'assiette et l'agriculture de demain. Et l'agriculture, fût-elle de grande ou de petite taille, façonne la ruralité.

À la fin octobre, à Turin (Italie), le mouvement Slow Food rééditait son fameux Salone del gusto. Quelques milliers de participants et participantes férus de goûts et de saveurs qui tiennent stands, font marché et gâtent les papilles gustatives des visiteurs.

Cette année, pour la première fois, parallèlement à cette immense agape des terroirs du monde où les fruits du labeur de paysans et d'artisans sont exposés et promus, se tenait le forum Terra Madre: trois jours de discussions, de débats et d'échanges entre les délégués de quelque 1 200 communautés nourricières à l'oeuvre dans 130 pays, 60 séminaires se déroulant en six langues pour définir les modalités et les exigences d'une alimentation qui respecterait l'environnement, la dignité humaine et protégerait la santé des consommateurs.

Bref, des milliers de personnes réunies à Turin pour faire contrepoids à toutes celles réunies à Paris au prestigieux Salon international de l'alimentation (SIAL). En France, on cherchait les tendances globales alors qu'en Italie on louangeait les vertus de la production locale. Là-bas, les OGM étaient banalisés pendant que là où j'étais, les génétiques anciennes étaient sacralisées — deux événements aux antipodes pour passer la bouffe à table.

En gros, on pourrait conclure qu'à Paris il y avait l'argent de la bouffe et à Turin le goût de la bouffe. Mais ces deux univers à huis clos ne sont perméables qu'à une seule gamme de produits: ceux du terroir. Et c'est donc d'Europe que j'ai encore mieux pu constater les vacillantes hésitations de notre gouvernement.

Inertie au Québec

En effet, après des années de tergiversations, la mise en place de deux comités d'experts, la rédaction de deux rapports aux deux derniers ministres de l'agriculture, les promesses du programme électoral libéral, les appels répétés des associations de consommateurs, les coups de gueule des chefs et des marchands, les succès sur la scène internationale de nos cidres de glace, de nos fromages, de nos vins, Québec est incapable de bonifier sa loi sur les appellations pour offrir aux artisans d'ici les moyens de concurrencer le monde.

En clair, tant et aussi longtemps que les produits fermiers ou artisanaux du Québec ne seront pas certifiés comme tels par un programme étatique coercitif, les portes des épiceries fines de Boston ou de Paris leur seront fermées. La clé de voûte de la commercialisation des produits de créneaux est leur homologation, qu'ils soient bio, kasher ou du terroir, ces produits, pour garder et conquérir des marchés, doivent respecter les normes internationales en vigueur.

Une indiscrétion m'a permis de lire le programme de certification sur lequel planche actuellement l'équipe du MAPAQ. Que d'attentes déçues! En outre, le gouvernement du Québec se propose de faire bande à part en adoptant des définitions distinctes de celles de l'Europe. Pourtant, tout un comité d'experts lui avait recommandé de s'aligner sur l'Europe, car ce sont précisément ces produits qu'il nous faut concurrencer.

Je rappelle que ce comité a siégé pendant plus d'une année. Sa présidente, la chef réputée, Anne Desjardins, avait réuni autour d'elle les gens de l'UPA, de Conseil de l'industrie laitière, de la SAQ, de plusieurs ministères et organismes soucieux de ces questions. Mais on me dit que, tout au long des travaux, les technocrates du ministère de l'Agriculture ont été rébarbatifs. Et quand les fonctionnaires n'y croient pas, ils conseillent toujours aux élus de consulter encore et encore.

Résultat des courses, la ministre Gauthier veut faire consensus là où il faut au contraire faire montre d'une ferme volonté politique. Comprendra-t-elle un jour que son mandat est de favoriser le développement de tous les créneaux? Et un des créneaux les plus prometteurs est celui des gourmands férus de Slow food.

Je le répète, l'agriculture est le coeur battant de la ruralité. Alors, barrer la route à l'agriculture de créneaux signifie rien de moins que de bloquer l'aorte de nos villages. Cela est d'autant plus vrai que, en matière d'agriculture traditionnelle, à cause de la mondialisation, nos parts de marché devraient passer aux mains de la Chine, du Brésil, de l'Argentine, de l'Inde ou des États-Unis.

À preuve, le miel importé au Québec vient maintenant de Chine en raison de son coût moins élevé. Pourtant, l'inimitable Cuvée du diable, cet hydromel des Hautes Laurentides est l'élixir d'un terroir qu'oenologues et gourmands d'ici et d'ailleurs ont reconnu. Je suis convaincu que l'avenir du Québec rural n'est pas en Chine. Tout comme je suis convaincu que la Chine est un formidable marché pour nos produits de créneaux. Or, pour conquérir ce marché comme tous les autres, il faudra faire les choses autrement notamment en arrêtant de faire du neuf avec du vieux raccommodé.

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